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Analyse : Indiana Jones et l’aveu d’échec du cinéma face aux jeux vidéo

Il y a peu a été annoncé pour 2024 le jeu vidéo Indiana Jones et le Cercle Ancien. L’archéologue au chapeau y reprend les traits de son interprète ciné, Harrison Ford… mais pas sa voix, confiée à Troy Baker (Uncharted 4, The Last of Us). Un bien pour un mal, ou un mal contre un autre ?

L’année dernière sortait le dernier film de la franchise, Indiana Jones et le Cadran de la Destinée. Le prologue montrait déjà Indy quadra tabassant comme à la belle époque. Sauf que cette fois, le gros de l’action était laissé à des doublures. Le vrai Harrison Ford apparaissait dans une poignée de plans pépères, où trottiner semblait déjà un calvaire (et c’est normal, à plus de quatre-vingts ans). Leur point commun, c’est d’arborer un masque numérique du héros jeune, le fameux procédé du « deepfake« , et de l’affubler de la voix abîmée par le temps du comédien.

Il y a deux similitudes entre ces projets séparés d’une petite année. La première, c’est la vallée de l’étrange. La seconde, c’est le rapprochement de la licence avec le jeu vidéo. Au passage, ce dernier affirme sa domination sur le cinéma de divertissement populaire.

La malédiction de la vallée de l’étrange

« La vallée de l’étrange », ou vallée dérangeante, c’est une théorie qui veut que plus la technologie reproduit fidèlement l’être humain, plus nous voyons les failles du procédé. En conséquence, nous ne croyons pas à ce qu’on nous montre, et même pire, nous le rejetons si c’est trop perturbant. Si nous sommes familier d’une chose, donc, s’en écarter nous paraît tout de suite louche. C’est ce qui se passe dans l’introduction d’Indiana Jones 5, et dans une moindre mesure, dans le prochain jeu de Machine Games.

Dans Indiana Jones et le Cadran de la Destinée, avouons qu’il y a des moments où le masque est bluffant. Mais trop souvent, la supercherie est criante. Quand c’est l’acteur authentique qui l’arbore, sa voix abîmée et ses gestes hésitants trahissent davantage le procédé.

Quelque part, même pour un jeu vidéo, Indiana Jones et le Cercle Ancien dérange doublement. On a déjà connu des titres où le héros était joué par un autre, mais c’est le premier à s’approcher si fidèlement du modèle. Et aussi bien copié soit-il, il sonne faux. Ce n’est pas dû à son interprète, mais à une familiarité encore plus grande du public auquel le titre s’adresse, à la fois fan de jeux et de la licence. D’une part, ce n’est pas la voix de Harrison Ford. D’autre part, elle est assurée par Troy Baker, star du doublage de jeux vidéo. Les gamers l’ont entendu partout, surtout dans des rôles et/ou œuvres cultes (Far Cry 4, Bioshock Infinite, The Last of Us 2). Son timbre est donc reconnaissable, malgré son investissement et ses efforts.

Dans le film comme dans le jeu, Indy n’est plus vraiment « lui ». C’est une composition, un agrégat, un rafistolage qui ne trompe pas. Maintenant, à quel point cela fait-il tache dans le monde au sein duquel il évolue ?

Indiana Jones et le Cercle Ancien

Le numérique : trop pratique et pas assez à la fois

Le Cercle Ancien d’un côté et le prologue du Cadran de l’autre essaient d’émuler la formule de la trilogie des eighties : des nazis, de l’action, des temples anciens, jusqu’à rajeunir le visage emblématique de la saga. Mais ça gratte quelque part. Certes, on peut pardonner qu’un personnage de jeu vidéo ne soit pas 100% réaliste, puisque automatiquement synthétique. Mais dans Le Cadran de la Destinée, c’est l’inverse. Le jeune Indy a l’air « fake » alors qu’il ne devrait pas, et le monde autour de lui a l’air plus faux que jamais.

Pourtant, la majeure partie des cascades sont « pratiques », filmées pour de vrai. Mais l’abus de fonds verts et de retouches numériques est trop évident, qu’il s’agisse des explosions ou des arrière-plans. C’était déjà le même problème au temps du Royaume du Crâne de Cristal (le frigo volant, la poursuite en pleine jungle, etc.). Pourtant, c’est encore plus flagrant ici, alors que le film sort quinze ans après, doté d’un budget mirobolant.

Après les révolutions Terminator 2 (1991) et Jurassic Park (1993), on s’imaginait que le numérique allait abolir les frontières et rendre l’invraisembable vraisemblable. Trente ans plus tard, l’effet spécial par ordinateur est surexploité et crève davantage les yeux. En conséquence, il vole l’attention. Trop commode à employer, le numérique supplante les effets pratiques.

Note : quand on compare Le Cadran de la Destinée à la trilogie de l’époque, les effets spéciaux des années 1980 sont tout aussi visibles. Mais ils ont l’excuse de l’âge et des limitations techniques d’alors (quoique les incrustations de La Dernière Croisade étaient déjà hideuses pour l’époque).

Il est vrai que les effets spéciaux bâclés constituent la nouvelle norme, merci aux blockbusters produits à la chaîne par Marvel. Mais dans le cas d’Indiana Jones, une question vient à l’esprit. Est-ce que, cette fois, faire évoluer un faux Indy dans un monde clairement factice ne serait pas un choix esthétique ? Ou plutôt, cet échec au réalisme peut-il passer pour une démarche artistique ? En tout cas, ce serait on ne peut plus pertinent.

Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Le visage de la discorde

Déjà, il y a le visage rajeuni du personnage. Cent personnes auraient travaillé des mois sur la tronche de Harrison Ford pour un résultat si bancal ? Depuis, des petits malins sur Youtube s’amusent à corriger son masque, et même sa voix, pour les améliorer. Même en tenant compte de délais serrés, difficile de gober un tel ratage. Y aurait-il une limite, non pas à la technologie, mais à ce que Hollywood s’autorise ?

Comment une industrie basée sur la matérialisation du rêve pourrait-elle, paradoxalement, produire des images ultra réalistes ? Un rajeunissement irréprochable était-il impossible, ou était-ce dangereux à concrétiser ? Le public n’allait-il pas trop s’interroger sur les images qu’on lui jette en pâture quotidiennement ?

La pub et les infos sont une affaire d’apparences. Si la technologie à but de divertissement se montrait aussi efficace pour manipuler les images, le message véhiculé massivement ne deviendrait-il pas dangereux pour Disney & Cie ? La firme au grandes oreilles, immense machine capitaliste, peut-elle se permettre de nous faire douter du monde ?

En clair, si Ford avait retrouvé ses quarante ans sans défaut, que faudrait-il penser des visages sur tous nos écrans, qui nous vendent non plus du rêve mais la réalité ? Des délires comme Running Man (1987) ne seraient plus de simples satires. Nous vivons peut-être déjà dans cette ère. Indiana Jones 5 avait-il le droit de nous y faire penser ? Sûrement pas.

Supposons que ce soit la raison pour laquelle le visage n’est pas parfait. Cela expliquerait pourquoi l’introduction du film ressemble visuellement à un jeu. Il fallait se mettre au diapason du héros, dont le visage rajeuni a l’air artificiel. Ça tombe bien, en trente ans, Indy s’était davantage illustré sur consoles et PC que sur grand écran.

Docteur Jones, star de jeux vidéo

Entre La Dernière Croisade (1989) et Le Cadran de la Destinée (2023), Indiana Jones n’est apparu au cinéma que dans Le Royaume du Crâne de Cristal (2008). Ça fait un seul long métrage en trente-cinq ans ! Entre-temps, il a fait son chemin dans d’autres médias : série, romans, bandes dessinées, et surtout, déclinaisons vidéoludiques.

Indiana Jones et le Mystère de l'Atlantide (1992)

Il y a eu plusieurs aventures originales d’Indiana Jones en jeu vidéo, notamment Le Mystère de l’Atlantide (1992), La Machine Infernale (1999), Le Tombeau de l’Empereur (2003), ou encore Le Sceptre des rois (2009). Mais la qualité et le succès déclinèrent progressivement, et l’archéologue se fit voler la vedette par Lara Croft (Tomb Raider) et Nathan Drake (Uncharted), ses enfants spirituels. Leurs jeux ont prouvé que la formule des films, leur écriture et leurs mécaniques s’adaptent facilement au support. Combats, poursuites, exploration et résolution d’énigmes sont plus excitants quand on y participe activement. D’autant plus que notre avatar appartient vraiment au monde dans lequel il évolue, fait de pixels comme lui.elle.

Ironiquement, les JV ont leur équivalent à l’intro du Cadran de la Destinée. Bons Baisers de Russie (2005), adaptation du film de 1963, fit revenir Sean Connery, 75 ans, dans la peau de 007, ou plutôt, au micro. Jeune visage, vieille voix, comme dans Indy 5. Le décalage s’entendait aussi, mais ce « jeune » Bond choquait moins, humanoïde de pixels dans un monde aussi factice que lui. Et puis, Bons Baisers de Russie n’est qu’un produit dérivé, ce qui rend encore plus facile de l’accepter.

Bons baisers de Russie (2005)

Le jeu vidéo étant tout entier un effet spécial, ses personnages ne font pas tache avec leur environnement. Même quand Nathan Drake est éjecté d’un avion sans parachute ou prend d’assaut un train entier, on vit à fond ses aventures hyperboliques, surréalistes. D’autant plus que les rôles sont inversés par rapport à Indiana Jones. Uncharted est une saga de jeux vidéo originale. Le Drake authentique est apparu et a grandi dans les jeux, en version « dématérialisée », alors que le film constitue un produit dérivé.

Le jeu vidéo est la seule échappatoire

Indiana Jones 5 est le dernier opus canonique d’une franchise créée au cinéma en 1981, connue pour ses effets pratiques. Son introduction noyée sous une tonne de CGI est l’antithèse de ce qui a popularisé la saga, à savoir une action, des paysages, des héros concrets. Les premières minutes du film représentent en fait l’étape finale d’une mutation du personnage, opérée sur des décennies à travers ses déclinaisons vidéoludiques.

Indiana Jones et le Tombeau de l'Empereur (2003)

Le média qui a le plus popularisé Indiana Jones après le cinoche, c’est bien le jeu vidéo. Il y a peut-être eu davantage de comics et de livres, mais qui veut partir à l’aventure au plus près du héros se tournera vers ses jeux. Or, qu’est-ce qu’on attend d’Indiana Jones ? La routine : de l’action, de l’aventure, du charme, et un bon gros tabassage de fascistes en uniformes. Si l’on veut continuer à voir ce spectacle familier, il ne faut pas compter sur un acteur octogénaire. La série ne peut pas survivre sur grand écran, étant acté que Jones n’est pas James Bond, et que Harrison Ford en reste le visage.

Après avoir repris les codes des films, le monde vidéoludique s’est approprié leur icône petit à petit. Entre Le Royaume du Crâne de Cristal et Le Cadran de la Destinée, Indy est devenu pleinement un transfuge du cinéma vers les jeux, et ça se voit. Le quatrième opus ressemblait par endroits à un jeu vidéo. Dans le prologue du cinquième, le héros est contaminé à son tour. Désormais, il ressemble lui-même à un personnage de jeu, évoluant dans un monde digne d’une cinématique PS5. Le point de non-retour est franchi quand le bonhomme grimpe sur le train des nazis, exhibe l’un des plans sur son visage les plus ratés du film, avant que sa doublure ne trottine sur le toit à la grâce d’une animation moins convaincante que celle de son ersatz vidéoludique dans Uncharted 2 quinze ans plus tôt.

Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Le Cercle Ancien répète le cycle

Le message est clair, même s’il n’est pas intentionnel. Le jeu vidéo est la seule inspiration possible, et désormais, le seul refuge pour prolonger les exploits de l’archéologue sans les remettre en question. Un nouveau soft était logique, surtout qu’il n’y avait plus eu d’aventure originale depuis le jeu vidéo Indiana Jones et le Sceptre des Rois.

Mais il faut faire son deuil du Pr Jones, car il ne sera plus jamais le même. Nous l’avons déjà vécu avec Le Cadran de la Destinée, et nous le revivrons avec Le Cercle Ancien. Le visage d’Indy est plus que fidèlement reproduit, et il paraît à sa place, héros de jeu vidéo dans un jeu vidéo. Mais même si Troy Baker l’imite du mieux qu’il peut, on sentira toujours la différence, et c’est normal.

Indiana Jones et le Cercle Ancien

L’ultime question est donc : à quoi bon ? Faudrait-il laisser tranquille le personnage et oublier pour toujours la poule aux œufs d’or ? « NON » dit Mickey. Faudrait-il alors prendre des risques et oser trouver un nouvel interprète, un nouveau visage pour le rôle, dans l’espoir de le faire perdurer quelques décennies de plus ? Pourtant, l’insuccès du dernier film a prouvé que les jeunes générations ont des idoles plus fraîches à vénérer (hélas).

Indiana Jones et le jeu vidéo, c’est une union entièrement consommée. De toute façon, on nous l’a clamé haut et fort, Indy ne reviendra plus au cinéma, en tout cas, jusqu’à l’inévitable retournement de veste du détenteur des droits. Et quand on le reverra, ce ne sera sûrement pas sous les traits de Harrison Ford. Sinon, il s’agira cette fois d’un masque mortuaire. Là encore, il existe un précédent vidéoludique. Dans Onimusha 2 sorti sur PS2 en 2002, le héros se parait du visage de Yusaku Matsuda, acteur japonais décédé en…1989. Gageons que dans le cas de Ford/Jones, si la chose arrivait, le débat serait plus brûlant que jamais !

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Critique rétro : Highlander II « Mort et résurrection d’un film (de) malade »

highlander II
Highlander II

Nous sommes presque en 2024. Depuis quinze ans, Marvel et son « Cinematic Universe » ont toujours plus compliqué la vie de ses spectateurs, à grands coups de nœuds temporels et de cross-over inter dimensionnels davantage tordus et contradictoires (en commençant avec Avengers : Endgame). Ils sont surtout prétextes à faire tout et n’importe quoi pour que leur franchise à milliards de dollars survive. Afin de ne pas foncer droit dans le mur, ils auraient dû dès le début prendre des notes à propos du cas Highlander II.

Cette suite d’il y a trente ans mettait directement les pieds dans le plat. Elle partait loin dans le délire en chamboulant tout, quitte à contredire le long métrage original. Ce n’était que le début, puisqu’au fil du temps, le film a été remonté, redoublé, et ses effets spéciaux refaits pour proposer une vision un peu plus cohérente, mais aussi très différente.

Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a deux versions de la chose. La première (version a), c’est la version ciné sortie en 1991. Elle transformait Connor McLeod en alien venu d’une autre planète, peu importe les contradictions avec le premier épisode. La dernière (version b) offre un autre regard sur les origines de ce personnage et de ses semblables, ainsi qu’une cure de jouvence artistique et esthétique. Le bond est tellement gigantesque que même Marvel n’y serait pas parvenu. Jugez plutôt.

Highlander 2, « it’s a kind of magic »

Jadis, un peuple d’immortels vivait a/ sur la lointaine planète Zeist, ou b/ à l’aube des Temps. Après avoir mené une révolte contre les armées du cruel général Katana (Michael Ironside), Connor McLeod (Christophe Lambert) fut condamné à l’exil en compagnie de son mentor Ramirez (Sean Connery). Afin de ne pas pourrir a/ leur planète, b/ le présent, leurs semblables ont pris l’habitude d’envoyer leurs rebuts a/ sur Terre, ou b/ dans le futur. Là, les exilés devront s’entretuer jusqu’au dernier, lequel aura ensuite le choix : vivre et mourir de vieillesse sur place ou rentrer enfin chez lui…

Highlander II

En 1999, la Terre est menacée par la disparition de la couche d’ozone. Pour protéger la race humaine des rayons meurtriers du soleil, McLeod, désormais mortel, participe à la création d’un bouclier d’énergie planétaire. Le soulagement fut immédiat mais de courte durée. Privée de soleil, la planète bleue devint un monde d’humidité et de ténèbres perpétuelles…

En 2024, à New York, la belle Karen Johnson (Virginia Madsen) retrouve McLeod à l’automne de sa vie. La jeune femme cherche son aide pour détruire le bouclier, qu’une corporation cupide s’obstine à maintenir. Au même moment a/ sur Zeist, ou b/ dans le passé, le général Katana, inquiet que McLeod puisse encore choisir de rentrer, décide d’envoyer des assassins pour l’achever. Mauvaise idée. Deux têtes tranchées plus tard, Connor retrouve toute sa jeunesse et sa vigueur. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le général débarque et s’allie à la corporation pour contrer les efforts de Karen et McLeod…

La citation qui tue (version ciné)

(Karen : ) Bon, voyons si j’ai tout compris. Tu viens d’une planète très lointaine. Tu es mortel là-bas, mais immortel ici, jusqu’à ce que tu aies tranché la tête de tous les autres comme toi. Alors tu redeviens mortel. A moins que d’autres types débarquent de là-bas, auquel cas tu redeviens immortel. Jusqu’à ce que tu leur coupes à nouveau la tête, alors tu redeviens mortel. C’est ça ?
(McLeod : ) Approximativement.
(Karen : ) Bien sûr, oui. Approximativement.

Highlander II

Quand ton film atteint le fond, tu ne peux que le re-monter

En vérité, nous allons vite faire le tour du cut original. Outre des idées de scénario catastrophiques, une production cauchemardesque en Argentine a fait exploser le budget, n’autorisant pas la grande fresque de SF épique qu’on était en droit d’attendre. Pour ne rien arranger, un couac dans la gestion des effets spéciaux en post prod a rendu le ciel rouge, ce qui contraste avec la photographie sombre et bleutée du film. À cause de tout ça, plus un montage déjà bordélique, Highlander II était pénible à regarder, pour ne pas dire douloureux. Si personne n’y avait rien fait, ce serait resté un gâchis intégral.

C’est donc surtout de la Renegade Version dont nous allons parler. Elle n’est pas si récente, puisqu’elle était sortie en 1996 sur support Laser Disc. Le film y était remonté et affublé de scènes supplémentaires changeant la donne. En 2009, grâce aux joies du numérique, cette version ressortit en DVD avec de nouveaux effets spéciaux. Le ciel troquait ainsi son rouge agressif et ses textures dégueulasses contre un bleu glacial, plus esthétique et propre, en accord avec la lumière d’origine. Grâce à ces ajustements, le nanar vieillot ressemblait dorénavant à un DTV prestigieux, et le visionnage s’avérait bien plus confortable.

Highlander II
AVANT / APRES

La chronique immortelle

L’histoire s’avère tout de même intrigante. Highlander II avait un caractère fichtrement prémonitoire. En plus de se dérouler demain, en 2024, tous les germes d’un grand succès populaire d’aujourd’hui s’y concentraient en un maelström d’idées folles. Le souci, c’est qu’elles étaient difficiles à concrétiser à l’époque.

Sur le papier, on a une fresque épique mâtinée de SF à la fois fantaisiste et d’anticipation (façon New York 1997 de John Carpenter). Le héros solitaire et torturé est venu d’un monde lointain et opprimé, et entrevoit une possible rédemption pour sauver à la fois son peuple et le nôtre. De vieilles amitiés renaissent, et un vieil ennemi ultra méchant réapparaît pour tout foutre en l’air. Combats à l’épée, poursuite aérienne, explosions, etc. Une formule qui préfigure 90% des blockbusters actuels.

L’univers urbain pourrissant et le cynisme sont bien plus présents que dans la version ciné, et rappellent beaucoup la filmographie de Paul Verhoeven (Robocop, Starship Troopers). Et il faut compter avec un message écolo qui s’avère toujours plus d’actualité aujourd’hui. Tout ça dans une ambiance gothique, sous une photographie contrastée et au milieu de décors baroques, empruntant à la fois au steam punk, à l’expressionnisme allemand, au film noir et aux comic books ! New York en 2024 rappelle Gotham City, emprunte une partie de son design futuriste à Blade Runner, et préfigure même la future « Dark City » du film culte d’Alex Proyas. Bref, niveau comparaisons, que du bon ! Sauf que…

Et là, c’est le drame

Dépassé par ses ambitions et/ou trop en avance sur son temps, Highlander II souffrit d’une production cauchemardesque. Suite à une crise économique en Argentine, lieu du tournage, les coûts se sont envolés, et avec eux, les capacités de l’équipe à bosser proprement. Les monteurs ont ensuite fait au mieux avec ce qu’ils avaient, pour un résultat violant la continuité géographique ou les lois de la physique (cf. cette fin alternative, franchement « magique »).

Le film ne fut pas gâté non plus par son scénario, transformant notre Totof des hautes terres d’Ecosse en Lawrence d’Arabie interstellaire. Pourquoi pas, si les faits ne contredisaient pas complètement ceux du film précédent. Il s’appelle déjà McLeod avant de dégager de sa planète ? Et que reste-t-il du rapport aux Highlands écossais ? Est-ce que ce monde est sérieux ?!

Highlander II

Une sacrée différence !

Après presque vingt ans de remontage, reshoot, redoublage et lifting numérique, la Renegade Version offre la vision la plus positive du film. L’histoire et ses enjeux s’en retrouvent subtilement modifiés, et même si Russell Mulcahy ne veut plus en entendre parler, ce Highlander 2.1 contient en lui des parcelles de majesté.

Il faut voir l’introduction à l’opéra, où McLeod se remémore son passé guerrier parallèlement au spectacle sur scène. Tandis que se joue « Le Crépuscule des Dieux », un long plan de grue survole la salle pour finir sur notre héros vieux et affaibli. On sent tout de suite l’ambition d’une authentique épopée, confirmée à intervalles réguliers par des scènes épiques et/ou artistiquement travaillées.

Par rapport au montage ciné, les flashbacks sur le passé de McLeod sont adroitement réorganisés, et la planète Zeist a donc été troquée contre des voyages temporels. Cela permet de combler certaines incohérences (mais pas toutes). Les immortels ne sont plus des extraterrestres, mais des espèces d’Atlantes issus d’un lointain passé, qui préfèrent ne pas polluer leur présent en envoyant leurs criminels dans le futur. Pour renforcer cette proposition, le doublage a été refait, et quelques bidouillages digitaux ont servi à masquer les preuves d’un monde trop alien, comme l’épave d’un vaisseau spatial devenue une cité du désert, faisant fortement penser à Dune/Arakis.

Ce correctif tardif s’avère plus intéressant et à propos. Après tout, la saga parle de gens qui traversent les âges. Et ces déplacements dans le temps répondent indirectement à d’autres questions fâcheuses, comme pourquoi le général Katana attendrait 500 ans avant de venir faire la peau à McLeod. Par contre, la VF, pourtant elle aussi flambant neuve, n’a supprimé aucun rapport à Zeist… Il vaut donc mieux l’ignorer.

Highlander II

Du progrès, mais pas de miracle

Malgré tous ces heureux changements, Highlander II reste un coup manqué. En cause : trop d’incohérences scénaristiques, un personnage féminin « facile » (malgré sa fabuleuse interprète, Virginia Madsen), des costumes dignes de la série télé Stargate SG-1, la coupe de cheveux de Christophe Lambert, Michael Ironside singeant le Kurgan du film précédent, l’absence du thème mythique par Queen… 

Globalement, certaines scènes restent mémorables et gardent un impact certain. Mais d’autres sont plombées par une mise en scène plate et peu inspirée, souvent due aux conditions de tournage. On pense notamment à un pitoyable combat à mains nues sur une jeep, tourné des années plus tard pour cette version, ou au retour saugrenu de Ramirez, aka Sean Connery, au beau milieu d’une représentation de Hamlet !

Que reste-t-il à voir dans Highlander II ?

On ne peut franchement pas critiquer les intentions. Highlander II était un pari gonflé, la refonte de toute sa mythologie pour la rendre encore plus épique et grandiose, avec une atmosphère et des enjeux dignes d’un formidable manga japonais. Hélas, le résultat ignore presque complètement le film précédent. Certaines scènes sensibles versent dans le comique involontaire, et la mise en image figée des scènes d’action ne peut sortir le métrage du carcan réducteur des années 1980 et de leurs clichés esthétiques. Un problème duquel se serait bien mieux sorti James Cameron, mais on ne mélange pas visionneurs et visionnaires.

Par rapport au film original, on ne peut que recommander la Renegade version de Highlander II, même si ça reste entre guillemets. Par la magie du bidouillage, la série Z nanardeuse est certes devenue un petit B sympathique, mais on est loin du blockbuster épique qu’il aurait dû être. Ce recut rend au moins justice à une épopée tombée en disgrâce aux yeux des fans, à cause de suites insipides comme l’inutile Highlander III, le honteux Endgame, le minable The Source et la passable série télé avec Adrian Paul en vedette. Seul le film animé réalisé par Yoshiaki Kawajiri en 2007 redressa un tantinet le niveau, en attendant que des producteurs courageux relancent la série sur de nouvelles bases.

Pourquoi ne pas justement s’inspirer de ce director’s cut, et ainsi exhumer les restes d’une grande saga de SF trop rapidement tuée dans l’œuf ?

Highlander II

La scène immortelle

On se souvient toujours du tout premier quickening du film, et le premier pour McLeod depuis 25 ans. Après avoir été attaqué par deux tueurs envoyés par le général Katana, la momie de Christophe Lambert mène un duel mollasson qui le conduit à arpenter les passerelles surplombant les rues. Au passage d’un train de marchandises (au milieu de la rue, oui oui), les deux adversaires tombent sur la chaussée. Le méchant se fait décapiter sous les roues du véhicule, effet saisissant à l’appui.

McLeod recule d’un air effrayé. Il anticipe ce qui va se passer. Nous aussi. Un arc électrique s’extirpe lentement par le cou tranché du défunt, puis se met à ramper telle une araignée en quête de proie. Elle saisit le vieillard affaibli et le pénètre entièrement, provoquant un long et déchirant cri de douleur. Des chœurs s’intensifient peu à peu… Puis l’Apocalypse se déchaîne.

Quand McLeod surgit des flammes, rajeuni, il échange un regard avec son prochain adversaire, lui coupant l’envie de rire. Ça va barder !

Une envolée spectaculaire et presque lyrique, comme il y en a d’autres dans le film, immédiatement gâchée par un moment de pure zéderie, comme les autres. Cricri bondit tel Marty McFly sur le hoverboard de sa première victime, pour se lancer dans un duel aérien avec l’autre lascar qui, pour l’occasion, s’est fait pousser des ailes dans le dos. Sans commentaire…

Highlander II

En résumé pour l’éternité

Voilà comment décrire le mieux Highlander II, tous montages confondus : poissard dans sa confection, généreux dans ses intentions, mais perpétuellement sur le fil à l’écran. On y trouve au moins cent raisons de le détester, mais tout autant de prendre plaisir à le redécouvrir. Surtout, pour peu qu’on ait l’imagination fertile, on peut entrevoir le film formidable qu’il aurait pu être, et la saga spectaculaire et populaire qu’il aurait pu engendrer. À la place, on a a eu le MCU…