Casey Ryback, le spécialiste en coulis de vertèbres, monte à bord du train Grand Continental avec sa nièce rebelle, Sarah (Katherine Heigl). La pauvre n’a plus que lui pour seule famille, après la mort de ses parents. Malheureusement, elle en veut à Tonton parce que son père et lui se sont brouillés il y a longtemps. C’est alors que le train est attaqué par l’armée privée de Penn (Everett McGill), pour le compte de Dane (Eric Bogosian). Le plan de ce dernier ? Détourner Grazer-One, un satellite pouvant provoquer des tremblements de terre. Le Grand Continental est devenu une forteresse mobile totalement indétectable, le temps de mettre en vente Grazer au marché noir, et en prime, de « rayer Washington de la galaxie ». Si Ryback veut faire la paix avec sa nièce, il va devoir sauver les otages de ce piège à grande vitesse…

« Pourquoi ? »

Après Bullet Train, j’ai eu envie de revoir des films prenant place à bord de trains, en partie ou totalement. Il faut dire que j’adore ça (cf. Deadline, Guerre intérieure). Certaines des plus grandes scènes d’action et de suspense prennent place à bord d’un train. Les prudents citeront L’Inconnu du Nord-Express de Hitchcock. Moi, j’avoue être un inconditionnel du final barjo de Mission : Impossible par Brian De Palma.

En revoyant Piège à Grande Vitesse, supposé nanar, il s’est produit quelque chose de curieux. Je l’ai remis dans mon lecteur une dizaine de fois en cinq jours. Pourtant, quand je l’avais vu ado, je l’avais trouvé mal fait. Quand je l’ai revu jeune adulte, je l’ai bien aimé. En le revoyant aujourd’hui, désormais érudit en films d’action, je le trouve génial. Mais pourquoi ?!

La citation qui tue

(Ryback, après avoir déboité la tête d’un méchant dans le wagon restaurant : )

Je suis imbattable dans une cuisine !

Au creux de la vague

Rejeton de la vague des « Die Hard-like », la suite de Piège en Haute Mer sort en 1995. Elle ne casse pas des briques au box office. C’est déjà la fin de l’âge d’or pour ce sous-genre, qui ne compte souvent que sur son contexte pour innover. La même année, la saga à l’origine de cette vague avait pourtant elle-même évolué dans Une Journée en Enfer – Die Hard 3. De son côté, Van Damme raclait les fonds de gamelle avec l’improbable Mort Subite, son Piège de Cristal dans une patinoire.

Certes, Rock de Michael Bay sortira l’année suivante pour le succès que l’on sait. Mais on peut dire que la hype mourra en 1997, avec les sorties peu enthousiasmantes de Air Force One et surtout, de Speed 2. Depuis, la flamme perdure occasionnellement, mais il faut voir le résultat (Skyscraper, La Chute de la Maison Blanche).

Pas Seagal que ça

À la fin des années 1990, on en avait soupé des émules de Die Hard. Mais Steven Seagal était aussi sur le déclin. Si Piège en Haute Mer a été son plus gros succès en 1992, sa suite représente la véritable apogée de sa carrière. La star ne refera plus jamais de si gros film, hormis Ultime Décision en 1997, dans lequel il n’occupe qu’un second rôle. Il n’en fera plus non plus d’aussi fun, ou en tout cas, de ceux dont on ne se moque pas.

Les connaisseurs disent souvent que Piège en Haute Mer est le meilleur des deux. Il faut rétablir la vérité sur le premier film, même si on trouve à la barre Andrew Davis (futur réalisateur du Fugitif). Under Siege, en VO, regorge de facilités, de prétextes et de trous scénaristiques. En plus, il est monté à la truelle, à tel point que les faux raccords se multiplient et qu’on ne sait jamais qui est où sur ce satané bateau, y compris pendant les échauffourées. La BO est particulièrement insipide, et le tout se prend plutôt au sérieux malgré deux méchants en totale roue libre (Tommy Lee Jones et Gary Busey, inoubliables). À cause de son exécution, le plus gros carton de Seagal est finalement plutôt mou et assez quelconque.

Ce n’est pas le pire film d’action du monde, mais on a déjà vu mieux. À commencer par sa suite, malgré tout ce qu’on lui envoie dans la tronche. C’est peut-être à cause du pédigrée peu flatteur du réalisateur remplaçant, Geoff Murphy (coupable plus tard du terrible Fortress 2). Piège à Grande Vitesse est considéré comme un nanar, au point qu’il a droit à sa rubrique dans les pages de nanarland.com. Il y a des raisons à cela, mais sont-elles suffisantes ?

Les bas qui blessent

Au début des 90s, Seagal est comme Stallone ou Van Damme, il est une marque. Mais en plus, il est une parodie de lui-même. Ce ne sont pas ses qualités d’acteur qu’on retient. C’est le personnage public : son inexpressivité, sa voix chuchotante, sa pratique de l’aïkido et sa philosophie à deux sous. Et depuis Terrain Miné l’année précédente, il vient juste de s’engager sur la pente qui en fera une caution nanardesque à lui seul.

S’il n’y avait que ça ! Parce que Monsieur s’est fait une réputation de feignasse mégalo, adepte d’en faire le moins. Et ça se voit dans Piège à Grande Vitesse. Il n’apparaît presque toujours qu’en gros plans ou en plans rapprochés, parfois seul devant une projection. On voit donc souvent sa doublure, parfois d’un peu trop près, crapahuter sur les toits ou filer des coups de latte à sa place.

Piège à Grande Vitesse coche aussi toutes les cases de l’actioner post-Piège de Cristal. Ryback doit sauver sa nièce au lieu de sa femme, passe par des conduits d’aération qui n’existent pas, et se coltine un sidekick afro à grande gueule. (On rigole aussi, dans un décor si linéaire, qu’il ne se fasse jamais remarquer en courant sur les toits, ni quand il prépare un cocktail explosif au wagon bar, pourtant juste en dessous du QG des méchants.) Et forcément, les autorités sont nulles ou impuissantes parce que Kamoulox !

Parlons enfin des effets « spéciaux ». Leur qualité faisait déjà débat en 1995. Il y en a pour tout le monde : stockshots de la NASA et de l’US Air Force, projections évidentes (parfois, ne défilant pas à la bonne vitesse), images de l’espace et de Grazer indignes d’une cinématique sur PS One, maquettes aux filins voyants, accélérés fâcheux sur les clés de bras de Sa Feignasse sérénissime, ou encore, mannequins et prothèses bien visibles.

Pourtant, on est sur de bons rails

Malgré tout cela, Piège à Grande Vitesse est authentiquement fun. Comment ça se fait ?

D’abord, en le remettant à nouveau dans son contexte, à savoir, le milieu des années 90. On dirait un fantasme de geek ultime, une fan fiction dégénérée qui ne s’autorise aucune limite. Les terroristes sont inutilement si nombreux qu’on croirait qu’il y en a plus que de passagers. Avec leurs looks respectifs, Dane et Penn forment un duo improbable, l’association de Patrick Bruel avec Nikolaï du jeu Resident Evil 3.

Dans les faits, nous avons un pirate informatique bien plus efficace à l’écran que dans les futurs Die Hard 4 et Speed 2, et son chien de garde psychopathe, absolument sans pitié mais doté de quelques traits d’humour bienvenus. Quant à leurs mercenaires, ils ont sûrement été embauchés sur la seule base de leur photo de CV. On a un borgne, un balafré, une femme fatale, un sosie de Gerard Jugnot, Zed de Pulp Fiction, etc. N’oublions pas le plan de détourner un méga satellite de la mort, qui renvoie au plus kitsch des James Bond.

Quand il nous gratifie de sa réelle présence à l’écran, Steven Seagal est plus sadique et violent que jamais. Le sang gicle, les os pètent, les mecs hurlent, et lui, il plie à peine les genoux et fronce constamment les sourcils. Ryback était déjà redoutable dans le premier film. Il devient une force inexorabe, une machine à tuer impitoyable et insensible à la douleur (il se prend une balle dans le bras sans jamais qu’il n’en reparle). C’est à tel point que, lorsque les méchants apprennent qu’il est à bord, ils déglutissent tous de trouille, convaincus qu’ils vont y passer. Seagal joue sa propre version de John Matrix dans Commando, le film bourrin par excellence, soit l’antithèse de John McClane.

Piège à Grande Vitesse est fun

Et là, ça fait clic. Si Piège à Grande Vitesse reprend l’enveloppe d’un Die Hard, il fait l’inverse de ce qu’on attend logiquement. Il joue avec ses faiblesses, la première étant qu’il ne parviendra jamais à recréer la tension nécessaire. Alors autant se lâcher :

  • Au lieu d’être terre-à-terre et crédible, la prise d’otages et ses enjeux sont surréalistes. On a tout de même cinquante terroristes à bord, et le détournement d’un satellite qui, rappelons-le, provoque des tremblements de terre !
  • Le rapport de force est inversé. Seagal fait moins penser à John McClane qu’à Alien, ou à Jason Vorheese prêt à choper un à un les terroristes impuissants.
  • Le sidekick rigolo devrait mériter des baffes. Pourtant, il se rend plus utile que prévu, et même que nécessaire.
  • Enfin, puisque les effets visuels piquent un peu les yeux, le film contrebalance avec une musique exceptionnelle, composée par le génial Basil Poledouris (Conan le Barbare, RoboCop).

Piège à Grande Vitesse jouit d’une BO comme on n’en fait plus : un thème héroïque dont on ne se lasse pas, des sonorités électroniques magnifiques, et des percussions rythmées comme le « taka-taka » d’un train filant sur ses rails. Thématique et emphatique, autrement dit, du grand art et un gros kiff. Elle accompagne superbement chaque passage, que ce soit une scène de torture psychologique, l’assaut de la locomotive, ou encore le combat final, dans lequel Penn se fait assaisonner puis bouffer sans avoir le temps de piger.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui plus que jamais, Piège à Grande Vitesse est un film d’artisan qui mérite d’être réévalué. Il aurait pu mille fois se planter, entre son sujet crétin, les caprices d’une star éphémère, un tournage compliqué et des effets ratés.

Pourtant, les talents en présence sont évidents. L’histoire en fait tellement, en mixant Die Hard, James Bond et Commando, que le film y trouve une identité propre, ce qui manquait à son prédécesseur. La réalisation est carrée (l’arrivée des hélicoptères, la scène d’interrogatoire). Le montage donne du rythme. La musique file la patate. Hormis Seagal, tout le monde essaie de faire le meilleur divertissement possible avec ce qu’ils ont. Mention spéciale à McGill et Bogosian, composant une paire de bad guys aussi antinomique que savoureuse.

Un tel lâcher-prise et cette envie de bien faire, on n’en voit plus tellement aujourd’hui. Même s’il s’agit d’un film « d’exploitation » surfant sur une formule qui marche, trois décennies plus tard, on ne trouve plus tant d’audace et d’inventivité. Les nouvelles normes sont l’absence de risque (Uncharted), des moyens réduits (Interceptor) et/ou un déni de créativité.

En conclusion

Forcément daté aujourd’hui, Piège à Grande Vitesse est un spectacle déconnant, généreux et sans complexe, qui mérite qu’on le revoie et qu’on l’apprécie comme tel.

Pour l’anecdote, à la fin des années 2010, Seagal avait exprimé son souhait de faire un troisième volet. Heureusement que c’étaient des paroles en l’air. Aujourd’hui, il ressemble moins à un saumon agile, et beaucoup plus à Kung Fu Panda. Toutefois, le web parle sérieusement d’un remake de Piège en Haute Mer censé sortir en streaming l’année prochaine… Qu’est-ce qu’on disait, à propos des nouvelles normes ?

LES + :

  • La formule Steven Seagal au top de sa gloire.
  • Doux Jésus, que de violence !
  • Un duo de grands méchants franchement savoureux.
  • L’équilibre improbable entre Piège de Cristal, James Bond et Commando. Il y a plus d’un “Die Hard dans un train”, mais Piège à Grande Vitesse est unique.

LES – :

  • L’homme Steven Seagal au top de sa flemme.
  • La plupart des effets spéciaux sont franchement foireux, même pour 1995.