Il y a peu a été annoncé pour 2024 le jeu vidéo Indiana Jones et le Cercle Ancien. L’archéologue au chapeau y reprend les traits de son interprète ciné, Harrison Ford… mais pas sa voix, confiée à Troy Baker (Uncharted 4, The Last of Us). Un bien pour un mal, ou un mal contre un autre ?

L’année dernière sortait le dernier film de la franchise, Indiana Jones et le Cadran de la Destinée. Le prologue montrait déjà Indy quadra tabassant comme à la belle époque. Sauf que cette fois, le gros de l’action était laissé à des doublures. Le vrai Harrison Ford apparaissait dans une poignée de plans pépères, où trottiner semblait déjà un calvaire (et c’est normal, à plus de quatre-vingts ans). Leur point commun, c’est d’arborer un masque numérique du héros jeune, le fameux procédé du “deepfake“, et de l’affubler de la voix abîmée par le temps du comédien.

Il y a deux similitudes entre ces projets séparés d’une petite année. La première, c’est la vallée de l’étrange. La seconde, c’est le rapprochement de la licence avec le jeu vidéo. Au passage, ce dernier affirme sa domination sur le cinéma de divertissement populaire.

La malédiction de la vallée de l’étrange

« La vallée de l’étrange », ou vallée dérangeante, c’est une théorie qui veut que plus la technologie reproduit fidèlement l’être humain, plus nous voyons les failles du procédé. En conséquence, nous ne croyons pas à ce qu’on nous montre, et même pire, nous le rejetons si c’est trop perturbant. Si nous sommes familier d’une chose, donc, s’en écarter nous paraît tout de suite louche. C’est ce qui se passe dans l’introduction d’Indiana Jones 5, et dans une moindre mesure, dans le prochain jeu de Machine Games.

Dans Indiana Jones et le Cadran de la Destinée, avouons qu’il y a des moments où le masque est bluffant. Mais trop souvent, la supercherie est criante. Quand c’est l’acteur authentique qui l’arbore, sa voix abîmée et ses gestes hésitants trahissent davantage le procédé.

Quelque part, même pour un jeu vidéo, Indiana Jones et le Cercle Ancien dérange doublement. On a déjà connu des titres où le héros était joué par un autre, mais c’est le premier à s’approcher si fidèlement du modèle. Et aussi bien copié soit-il, il sonne faux. Ce n’est pas dû à son interprète, mais à une familiarité encore plus grande du public auquel le titre s’adresse, à la fois fan de jeux et de la licence. D’une part, ce n’est pas la voix de Harrison Ford. D’autre part, elle est assurée par Troy Baker, star du doublage de jeux vidéo. Les gamers l’ont entendu partout, surtout dans des rôles et/ou œuvres cultes (Far Cry 4, Bioshock Infinitie, The Last of Us 2). Son timbre est donc reconnaissable, malgré son investissement et ses efforts.

Dans le film comme dans le jeu, Indy n’est plus vraiment « lui ». C’est une composition, un agrégat, un rafistolage qui ne trompe pas. Maintenant, à quel point cela fait-il tache dans le monde au sein duquel il évolue ?

Indiana Jones et le Cercle Ancien

Le numérique : trop pratique et pas assez à la fois

Le Cercle Ancien d’un côté et le prologue du Cadran de l’autre essaient d’émuler la formule de la trilogie des eighties : des nazis, de l’action, des temples anciens, jusqu’à rajeunir le visage emblématique de la saga. Mais ça gratte quelque part. Certes, on peut pardonner qu’un personnage de jeu vidéo ne soit pas 100% réaliste, puisque automatiquement synthétique. Mais dans Le Cadran de la Destinée, c’est l’inverse. Le jeune Indy a l’air « fake » alors qu’il ne devrait pas, et c’est le monde autour de lui qui a l’air plus faux que jamais.

Pourtant, la majeure partie des cascades sont « pratiques », filmées pour de vrai. Mais l’abus de fonds verts et de retouches numériques est trop évident, qu’il s’agisse des explosions ou des arrière-plans. C’était déjà le même problème au temps du Royaume du Crâne de Cristal (le frigo volant, la poursuite en pleine jungle, etc.). Pourtant, c’est encore plus flagrant ici, alors que le film sort quinze ans après, doté d’un budget mirobolant.

Après les révolutions Terminator 2 (1991) et Jurassic Park (1993), on s’imaginait que le numérique allait abolir les frontières et rendre l’invraisembable vraisemblable. Trente ans plus tard, l’effet spécial par ordinateur est surexploité et crève davantage les yeux. En conséquence, il vole l’attention. Trop commode à employer, le numérique supplante les effets pratiques.

Note : quand on compare Le Cadran de la Destinée à la trilogie de l’époque, les effets spéciaux des années 1980 sont tout aussi visibles. Mais ils ont l’excuse de l’âge et des limitations techniques d’alors (quoique les incrustations de La Dernière Croisade étaient déjà hideuses pour l’époque).

Il est vrai que les effets spéciaux bâclés constituent la nouvelle norme, merci aux blockbusters produits à la chaîne par Marvel. Mais dans le cas d’Indiana Jones, une question vient à l’esprit. Est-ce que, cette fois, faire évoluer un faux Indy dans un monde clairement factice ne serait pas un choix esthétique ? Ou plutôt, cet échec au réalisme peut-il passer pour une démarche artistique ? En tout cas, ce serait on ne peut plus pertinent.

Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Le visage de la discorde

Déjà, il y a le visage rajeuni du personnage. Cent personnes auraient travaillé des mois sur la tronche de Harrison Ford pour un résultat si bancal ? Depuis, des petits malins sur Youtube s’amusent à corriger son masque, et même sa voix, pour les améliorer. Même en tenant compte de délais serrés, difficile de gober un tel ratage. Y aurait-il une limite, non pas à la technologie, mais à ce que Hollywood s’autorise ?

Comment une industrie basée sur la matérialisation du rêve pourrait-elle, paradoxalement, produire des images ultra réalistes ? Un rajeunissement irréprochable était-il impossible, ou était-ce dangereux à concrétiser ? Le public n’allait-il pas trop s’interroger sur les images qu’on lui jette en pâture quotidiennement ?

La pub et les infos sont une affaire d’apparences. Si la technologie à but de divertissement se montrait aussi efficace pour manipuler les images, le message véhiculé massivement ne deviendrait-il pas dangereux pour Disney & Cie ? La firme au grandes oreilles, immense machine capitaliste, peut-elle se permettre de nous faire douter du monde ?

En clair, si Ford avait retrouvé ses quarante ans sans défaut, que faudrait-il penser des visages sur tous nos écrans, qui nous vendent non plus du rêve mais la réalité ? Des délires comme Running Man (1987) ne seraient plus de simples satires. Nous vivons peut-être déjà dans cette ère. Indiana Jones 5 avait-il le droit de nous y faire penser ? Sûrement pas.

Supposons que ce soit la raison pour laquelle le visage n’est pas parfait. Cela expliquerait pourquoi l’introduction du film ressemble visuellement à un jeu. Il fallait se mettre au diapason du héros, dont le visage rajeuni a l’air artificiel. Ça tombe bien, en trente ans, Indy s’était davantage illustré sur consoles et PC que sur grand écran.

Docteur Jones, star de jeux vidéo

Entre La Dernière Croisade (1989) et Le Cadran de la Destinée (2023), Indiana Jones n’est apparu au cinéma que dans Le Royaume du Crâne de Cristal (2008). Ça fait un seul long métrage en trente-cinq ans ! Entre-temps, il a fait son chemin dans d’autres médias : série, romans, bandes dessinées, et surtout, déclinaisons vidéoludiques.

Indiana Jones et le Mystère de l'Atlantide (1992)

Il y a eu plusieurs aventures originales d’Indiana Jones en jeu vidéo, notamment Le Mystère de l’Atlantide (1992), La Machine Infernale (1999), Le Tombeau de l’Empereur (2003), ou encore Le Sceptre des rois (2009). Mais la qualité et le succès déclinèrent progressivement, et l’archéologue se fit voler la vedette par Lara Croft (Tomb Raider) et Nathan Drake (Uncharted), ses enfants spirituels. Leurs jeux ont prouvé que la formule des films, leur écriture et leurs mécaniques s’adaptent facilement au support. Combats, poursuites, exploration et résolution d’énigmes sont plus excitants quand on y participe activement. D’autant plus que notre avatar appartient vraiment au monde dans lequel il évolue, fait de pixels comme lui.elle.

Ironiquement, les JV ont leur équivalent à l’intro du Cadran de la Destinée. Bons Baisers de Russie (2005), adaptation du film de 1963, fit revenir Sean Connery, 75 ans, dans la peau de 007, ou plutôt, au micro. Jeune visage, vieille voix, comme dans Indy 5. Le décalage s’entendait aussi, mais ce « jeune » Bond choquait moins, humanoïde de pixels dans un monde aussi factice que lui. Et puis, Bons Baisers de Russie n’est qu’un produit dérivé, ce qui rend encore plus facile de l’accepter.

Bons baisers de Russie (2005)

Le jeu vidéo étant tout entier un effet spécial, ses personnages ne font pas tache avec leur environnement. Même quand Drake est éjecté d’un avion sans parachute ou prend d’assaut un train entier, on vit à fond ses aventures hyperboliques, surréalistes. Mais Uncharted est un jeu vidéo original, et Drake n’a jamais existé qu’en version “dématérialisée”.

Le jeu vidéo est la seule échappatoire

Indiana Jones 5 est le dernier opus canonique d’une franchise créée au cinéma en 1981, connue pour ses effets pratiques. Son introduction noyée sous une tonne de CGI est l’antithèse de ce qui a popularisé la saga : une action, des paysages, des héros concrets. Les premières minutes du film représentent en fait l’étape finale d’une mutation du héros, opérée sur des décennies à travers ses déclinaisons vidéoludiques.

Indiana Jones et le Tombeau de l'Empereur (2003)

Le média qui a le plus popularisé Indiana Jones après le cinoche, c’est bien le jeu vidéo. Il y a peut-être eu davantage de comics et de livres, mais qui veut partir à l’aventure au plus près du héros se tournera vers ses jeux. Or, qu’est-ce qu’on attend d’Indiana Jones ? La routine : de l’action, de l’aventure, du charme, et un bon gros tabassage de fascistes en uniformes. Si l’on veut continuer à voir ce spectacle familier, il ne faut pas compter sur un acteur octogénaire. La série ne peut pas survivre sur grand écran, étant acté que Jones n’est pas James Bond, et que Harrison Ford en reste le visage.

Après avoir repris les codes des films, le monde vidéoludique s’est approprié leur icône petit à petit. Entre Le Royaume du Crâne de Cristal et Le Cadran de la Destinée, Indy est devenu pleinement un transfuge du cinéma vers les jeux, et ça se voit. Le quatrième opus ressemblait par endroits à un jeu vidéo. Dans le prologue du cinquième, le héros est contaminé à son tour. Désormais, il ressemble lui-même à un personnage de jeu, évoluant dans un monde digne d’une cinématique PS5. Le point de non-retour est franchi quand le bonhomme grimpe sur le train des nazis, exhibe l’un des plans sur son visage les plus ratés du film, avant que sa doublure ne trottine sur le toit à la grâce d’une animation moins convaincante que celle de son ersatz vidéoludique dans Uncharted 2 quinze ans plus tôt.

Indiana Jones et le Cadran de la Destinée

Le Cercle Ancien répète le cycle

Le message est clair, même s’il n’est pas intentionnel. Le jeu vidéo est la seule inspiration possible, et désormais, le seul refuge pour prolonger les exploits de l’archéologue sans les remettre en question. Un nouveau soft était logique, surtout qu’il n’y avait plus eu d’aventure originale depuis le jeu vidéo Indiana Jones et le Sceptre des Rois.

Mais il faut faire son deuil du Pr Jones, car il ne sera plus jamais le même. Nous l’avons déjà vécu avec Le Cadran de la Destinée, et nous le revivrons avec Le Cercle Ancien. Le visage d’Indy est plus que fidèlement reproduit, et il paraît à sa place, héros de jeu vidéo dans un jeu vidéo. Mais même si Troy Baker l’imite du mieux qu’il peut, on sentira toujours la différence, et c’est normal.

Indiana Jones et le Cercle Ancien

L’ultime question est donc : à quoi bon ? Faudrait-il laisser tranquille le personnage et oublier pour toujours la poule aux œufs d’or ? « NON » dit Mickey. Faudrait-il alors prendre des risques et oser trouver un nouvel interprète, un nouveau visage pour le rôle, dans l’espoir de le faire perdurer quelques décennies de plus ? Pourtant, l’insuccès du dernier film a prouvé que les jeunes générations ont des idoles plus fraîches à vénérer (hélas).

Indiana Jones et le jeu vidéo, c’est une union entièrement consommée. De toute façon, on nous l’a clamé haut et fort, Indy ne reviendra plus au cinéma, en tout cas, jusqu’à l’inévitable retournement de veste du détenteur des droits. Et quand on le reverra, ce ne sera sûrement pas sous les traits de Harrison Ford. Sinon, il s’agira cette fois d’un masque mortuaire. Là encore, il existe un précédent vidéoludique. Dans Onimusha 2 sorti sur PS2 en 2002, le héros se parait du visage de Yusaku Matsuda, acteur japonais décédé en…1989. Gageons que dans le cas de Ford/Jones, si la chose arrivait, le débat serait plus brûlant que jamais !