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Critique : Ready Player One « Même joueur joue encore »

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Ready Player One filmReady Player One se passe en 2045. Wade Watts (Tye Sheridan) est un ado orphelin vivant dans un bidonville vertical. Comme tout le monde, il cherche à fuir une réalité sordide à travers l’OASIS, un monde virtuel de l’ampleur d’une galaxie, amalgame ultime de tout ce que la télé, le cinéma, les jeux vidéo et l’Internet ont vomi ces soixante-dix dernières années. Le jour où son créateur a cassé sa pipe, il a promis les clés du royaume et ses parts de société à quiconque remportera trois épreuves menant à un « easter egg ». Quand Wade remporte la première manche, il menace le monopole de la puissante corporation IOI, dont l’empire est bâti sur la publicité invasive, l’endettement et les travaux forcés via l’OASIS. Le danger virtuel va alors peu à peu devenir réel…

Commune mesure

Sur le papier, le dernier Spielberg n’a rien de révolutionnaire. D’une part, son récit est archi classique. Wade (entouré de sa petite bande de goonies, euh, partenaires de jeu) est l’ado antihéros habituel que le grand public américain ou non aime tant. Parti du bas, il combat un système puissant et perverti, sa cause personnelle épousant finalement celle du bien commun. Avec l’aide de ses camarades (alors qu’il clame à qui veut l’entendre qu’il « ne fait pas de clans »), il renverse ledit système et obtient la reconnaissance, le self estime et l’amour qui lui manquaient dans la vraie vie (il se situe par contre au plus bas possible de l’échelle sociale, histoire de pouvoir quand même se payer un PS VR).

D’autre part, Ready Player One saute à pieds joints dans une double thématique certes actuelle mais ô combien opportuniste : la nostalgie du passé (provoquant remake, reboot et suites tardives) et l’engouement sans cesse croissant pour le monde des jeux vidéo (et ses adaptations craignos visant un public fortement incompris). La bouillie de pixels annoncée par la bande-annonce laissait craindre le pire, un spectacle fourre-tout et illisible dans la lignée de ce que le réalisateur du Bon Gros Géant tend à produire lui-même dernièrement (hem hem, Transformers). Et alors là : Worms, Goro, Akira, Batman, Jurassic Park, Chucky, Retour vers le Futur, le géant de fer, le Seigneur des anneaux, les Tortues Ninjas, Mario Kart, Superman, Alien, Jason Vorheese etc. etc. etc. et on en oublie ! Citer tout et tout le monde ? OK. Mais y a-t-il une bonne manière de faire ?

Ready Player One filmAttention en traversant la rue, hein…

Full cycle

Ironie savoureuse, Ready Player One n’est pas lui-même l’adaptation d’un jeu vidéo ni d’une franchise poussiéreuse, mais du roman homonyme d’Ernest Cline (que je n’ai pas lu encore, on évitera donc critique ou comparaisons poussées avec ce dernier). Or le livre fait lui-même lourdement référence au regretté passé que tente d’exploiter l’industrie ciné à court d’inspiration. Le serpent se viderait de son sang en se mordant la queue, si ce n’était pas Spielberg aux commandes, l’un des piliers de cette même culture qu’on vénère. Cela a certes l’air d’un retour à la case départ, mais les degrés de lecture de l’œuvre se multiplient comme à l’infini, à mesure que se déroule un récit sans réelles surprises.

A l’image du McGuffin de l’histoire, Spielberg truffe Ready Player One d’une infinité d’easter eggs proprement impossible à tous identifier d’un coup d’œil. Son dernier né est un pur film pop à l’intention d’un public pop toutes générations confondues, et réalisé par un orfèvre qui n’a plus rien à prouver en matière de narration visuelle (même lorsqu’elle est « computer generated »). Impossible de se retenir de rire devant les gags si chers à Spielberg (les rangées de joueurs professionnels « décimés » lors de la bataille finale) ni devant l’incongruité des multiples chocs d’influences, harmonieusement réunis dans les mêmes plans ou scènes. Rien qu’avec tout cela, le film bénéficie d’une « rejouabilité » forte…

S’il n’est pas exempt de défauts, comme deux-trois longueurs ou un peu trop d’expositions (en particulier sur ses propres influences, la faute aux différences d’âges dans le public), Ready Player One est divertissant pour les profanes, et forcément trippant pour les geeks. La dernière perle du réalisateur ne manque pas non plus de pertinence quant aux mondes qu’elle dépeint, même brièvement (via l’anticipation du monde réel avec ses drones et bidonvilles, et l’explosion du marché de la VR). Quant à l’OASIS, véritable univers où tout est possible, il dépeint avec cynisme le futur des gamers. Le sang y est remplacé par des bitcoins, les joueurs professionnels bossent en bandes organisées pour de sales capitalistes, et l’endettement et les travaux forcés sont totalement normaux ! Youpi, vivement…

Ready Player One film« Must go faster. MUST GO FASTER ! »

Ready Player One : l’automne de Spielberg ?

Mais au-delà de ça, la quête balisée de Wade et ses copains n’est qu’un prétexte pour le réalisateur à usurper l’identité de Halliday (joué par l’excellent Mark Rylance, nouvelle muse de Spielberg). A travers le créateur de l’OASIS, il distille ses propres influences, parfois pour le meilleur : une épreuve du roman impliquant le film Wargames est ainsi remplacée par une réécriture bluffante de Stanley Kubrick. Là où n’importe qui d’autre, « grand fan du bouquin » et tout ça, aurait fidèlement repris sans saveur l’œuvre papier, Spielberg ne fait pas que s’approprier l’histoire mais s’y intègre entièrement, sans pourtant jamais laisser plus de temps d’écran à ses œuvres qu’à d’autres (son T-Rex n’apparaît pas plus longtemps que le King Kong de Peter Jackson, par exemple).

Halliday devient ainsi l’avatar du réalisateur. Le personnage après lequel tout le monde court est conscient de l’importance de l’héritage qu’il laisse, alors qu’il est lui-même hanté, en bien comme en mal, par celui qu’il a reçu (soit la culture des années 60 à 80). Les épreuves dans l’OASIS sont basées sur ses expériences culturelles mixées à d’autres plus personnelles. Chaque épreuve et sa solution sont nées d’une émotion, d’un désir du créateur sans cesse contrarié par un manque d’initiative ou de moyens. La quête pour gagner l’easter egg se révèle alors n’être « que » une énième quête initiatique, mise en place par le protagoniste lui-même. Pour gagner, le futur héritier doit comprendre intimement le légataire. A travers le monde du jeu, ce dernier espère ainsi instruire ses admirateurs sur lui-même et ses propres regrets, et à percevoir au-delà les erreurs à ne pas commettre à leur tour.

Ready Player One filmLa révolution passe par Dance Dance…

Bilan de fin de partie

Spielberg n’est pas fatigué. Il a juste lui-même ouvert les yeux sur l’héritage qu’il laisse, comme Halliday. Comme lui, il est conscient qu’il ne durera pas et que son travail pourrait être dénaturé (au nom du pognon ou d’une incompréhension geek) quand il ne sera plus là. Il dissimule donc son message dans un océan de références qui resteront amusantes à prendre au premier degré. A moins de voir par-delà les choses et de nous libérer nous-même du passé qui nous hante et nous réconforte, afin de construire véritablement l’avenir. L’OASIS est une ode à la joie, à la liberté de penser et d’exister, peu importe notre voie et quel modèle (artefact ou avatar) on choisira. Il nous rappelle que l’important, c’est de rêver sans jamais oublier, même si les supports employés continueront de changer.

LES + :

  • Un monde virtuel crédible et sans doute prémonitoire.
  • Un humour et une incongruité souvent irrésistibles.
  • Des références par milliers qu’on aurait jamais cru possible de rassembler.
  • Différents degrés de lecture. Plus on s’enfonce, plus on touche au cœur doux-amer du réalisateur.

LES – :

  • Un monde réel également prémonitoire, qui aurait peut-être mérité un peu plus de temps d’écran ?
  • Le film explique parfois un peu trop par le dialogue ses références ou son univers (cf. une plutôt longue introduction avec voix-off). Dommage quand Spielberg est généralement si doué pour s’exprimer visuellement.
  • C’est ce cœur doux-amer qu’il m’a fait mal d’atteindre, en pensant que le Spielberg joueur et candide nous manquera une fois parti… à moins que la relève ne capte le message.
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Critique : Tomb Raider « C’est pas encore ça, mais… »

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Dans Tomb Raider, Lara Croft (Alicia Vikander), 21 ans, pleure la disparition de son richissime père depuis maintenant 7 ans. Refusant d’admettre sa mort, elle tente d’oublier sa misère en faisant du kickboxing et des livraisons à vélo (elle pourrait à la place hériter de son argent et de sa puissante compagnie, ce qui serait pratique pour le retrouver vivant ou mort, et ainsi avoir la paix, mais bon). Un jour, un notaire empoté lui lègue la clé du bureau secret de son padre. Ce dernier a laissé un message à sa fille lui demandant de ne pas aller sur une île japonaise perdue, dont il croyait s’agir du tombeau de la reine/sorcière Himiko. Evidemment, la fille pas lourde va s’y rendre seule, en naviguant sur une coque de noix commandée par un ivrogne. La suite, on la connaît : naufrage, mercenaires armés et épreuves à la Koh-Lanta n’attendent que la demoiselle pour lui prouver que, malgré son jeune âge, elle a tout d’un mec, euh, d’une grande…

Ça fait du bien d’être de retour ! C’est probablement aussi ce que doit penser Lara Croft, après les quinze ans de silence radio ayant suivi les rigolades menées par Angelina Jolie (Lara Croft : Tomb Raider et LCTR : The Cradle of Life). Deux reboot de pixels plus tard, la franchise est suffisamment fraîche pour faire comme tous ses confrères vidéoludiques à succès : détruire toute crédibilité grâce à une adaptation ciné. Oui mais…

Tomb Raider : un film avant d’être une adaptation

Le trailer inquiétant augurait d’un copier-coller du jeu de 2013 et de ses cascades improbables. Et là, surprise : Tomb Raider est la première adaptation d’un jeu vidéo pouvant se vanter d’être… un vrai film, qui malgré ses défauts se regarde et se comprend comme tel. Il s’avère même parfois agréable sans que jamais l’incongruité d’une reprise (de scènes ou d’objets du jeu) ne saute aux yeux du profane.

On est loin du carnaval sans queue ni tête orchestré par Paul W.S. Anderson sur ses Resident Evil, ou du sibyllin Assassin’s Creed de Justin Kurzel. Ces films réarrangeaient n’importe comment les éléments de leurs jeux respectifs sans jamais parvenir à être artistiquement défendables (les premiers) ni divertissant (le second). Et dans les deux cas, ils n’étaient jamais compréhensibles. Bref, il fallait connaître les jeux pour les aimer ou (surtout) les détester.

Tomb Raider 2018

C’est bon car c’est con

Mais là, t’embête pas, Papa ! Tomb Raider 2018 n’est qu’un blockbuster bis, produit pour pas trop cher et sans prise de risque. Un sous-Indiana Jones rappelant les productions glorieuses de la Cannon lors des années 80. Un film d’exploitation ni mémorable ni médiocre, qui méprise l’intelligence des spectateurs dans le seul but de ratisser large.

Le film choisissant de réécrire le reboot de 2013, il le fait en moins grandiloquent, budget oblige. Si tout ce qu’on voit à l’écran découle complètement du jeu, rien ne s’y déroule donc de la même manière. Les puristes vont râler comme d’habitude et c’était couru d’avance. D’autant que la relation père-fille est ici exploitée grossièrement ou honteusement, au choix (Papa réserve une « surprise » à mi-chemin dont on se serait bien passé).

Cela ne veut pas dire que le métrage fait mal à voir. Roar Uthaug (le réalisateur) évite beaucoup les excès de style et le fan service appuyé. Si la bande-annonce faisait peur, il faut reconnaître que tout est emballé comme un film plutôt qu’un jeu. Même les sauts au ralenti de Lara, hyperboliques dans le trailer, sont moins ridicules et plus appropriés une fois remis dans leur contexte.

Reprises surprises

Conscient de ne pas être le film de l’année, Tomb Raider n’essaie jamais d’être ce qu’il n’est pas, et ça c’est bien. Ce n’est pas un rouleau compresseur saisonnier (face à Marvel, faut pas rêver) et ce n’est pas un pseudo film d’auteur (coucou, Assassin’s Creed). Ce n’est pas non plus un portage fidèle du jeu d’origine ni le nouvel Indiana Jones. En revanche, en bon film d’exploitation, il repompe tout ce qu’il peut de ce dernier, notamment avec ses esclaves utilisés pour des travaux miniers, et des dialogues père-fille entièrement référentiels.

Carton rouge par contre pour les « nouvelles origines » de Himiko. Si elles s’inscrivent tout à fait dans l’esprit bisseux du film, elles ont par contre totalement été piquées sur un épisode de la série… Uncharted. Soit un autre mètre étalon du genre, grand concurrent de Tomb Raider et arlésienne au cinéma depuis 10 ans. Quelle ironie, tout de même.

Sans surprise, les références qui passent le plus mal sont les plus flagrantes et poussives. Elles surgissent surtout dans les dernières minutes, avec la mention de l’organisation Trinity et le caméo de Nick Frost. La première est gratuite et trop appuyée, et le second (à qui Lara achète ses célèbres flingues) sort de et mène nulle part.

Des faux défauts ?

Les défauts de ce nouveau Tomb Raider ne proviennent pas pour une fois d’un matériau mal adapté. Ils viennent plutôt des canons datés du genre « action-aventure » et du desiderata d’une production trop peureuse de se planter.

Sans cela, il est certain qu’on aurait évité une introduction « pour les nuls ». Parce que reconstituer les morceaux, c’est trop chaud pour votre cerveau, cette dernière explique Himiko et sa légende en deux minutes, voix off et fondus sur cartes anciennes à l’appui. Vous saurez ainsi déjà tout BIEN AVANT Lara elle-même. La tension et l’intérêt retombent derechef à zéro. Fléau des films d’aventures modernes, apparemment (le reboot de La Momie y avait lourdement recours), ce procédé vole d’entrée tout mystère ou plaisir de découverte. Vexant.

Ne parlons pas du coup du méchant derrière le méchant. Quand on a l’excellent Walton Goggins, charismatique et humain dès ses premières secondes, on ne le fait pas avouer trois minutes après qu’il n’est qu’un sous-fifre qui ne veut pas être là, et qu’il n’obéit qu’à une voix au téléphone. Du coup, pas de rencontre marquante ou fondatrice pour Lara. On nous glisse à la place des références éparses à Trinity, le groupe obscur apparu dans Rise of the Tomb Raider, promettant de manière bien pratique moult ennuis (et suites) pour la belle.

En définitive

Malheureusement, à cause de tout cela, l’attention du spectateur dégringole rapidement. Quand arrive le final ni honteux ni trippant dans le fameux tombeau de la reine japonaise, résolutions de puzzle et pièges mortels ne parviennent pas à surprendre ni à remonter l’intérêt. Dommage.

Tomb Raider 2018

Rien à dire enfin concernant Alicia Vikander, sinon que caster une actrice fraîchement oscarisée, c’est opportuniste. Mais qu’on se rassure, son personnage ne sera jamais sexualisé, ni sa féminité ou sa fragilité mise en avant. Pas de quoi râler au sexisme, donc, on est sauvés ! Lara n’est pas ici une jeune femme sympathique : c’est seulement un personnage sympathique. C’est peut-être là la seule chose que les producteurs n’ont pas pu exhumer du siècle passé…

LES + :

  • Pour une fois, c’est un vrai film, peu ou pas handicapé par son origine vidéoludique.
  • Après tout ce qu’on a vécu, un tel résultat est honorable.

LES – :

  • C’est un film aux erreurs difficiles à pardonner quand même (reprises faciles, méchant et enjeux réduits à zéro à la vitesse de l’éclair).
  • Tout ça n’a rien d’original ni de mémorable.
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Critique : Blade Runner 2049 « C’est reparti pour trente ans ! »

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>> Garanti sans spoiler <<<

Los Angeles, 2049. L’agent K, un « blade runner » chargé de l’élimination des Réplicants obsolètes et à la situation clandestine, découvre sur le site de sa dernière mission un secret enfoui depuis trente ans. S’il devait être révélé, ce secret pourrait bouleverser l’équilibre du monde et mener à la guerre civile. Sa nouvelle mission va donc consister à en éliminer toute trace, quitte à remettre en cause les limites de sa propre humanité, une frontière devenue bien floue à cette époque…

Cela fait déjà bien vingt ans que Ridley Scott parle de faire une suite à Blade Runner. Or trente ans maintenant après celui-ci et de multiples révolutions technologiques, il n’y a semble-t-il plus de débats ou de pistes vraiment frais à exploiter dans le cinéma de science-fiction contemporain. La seule interrogation qui reste est de savoir, justement, comment les aborder avec intelligence. Et c’est ce savoir-faire qui brille dans le dernier film de Dennis Villeneuve.

L’âme dans la machine

Après les consternants Terminator Genisys et Ghost in the Shell, on sait que la seule chose qui intéresse les gros studios dans la S-F (autant que les prétendus « fans » respectueux aux manettes), c’est de réexploiter une forme sans en saisir son fond, parler d’un sujet sans en piger le propos, revigorer une franchise sans se soucier de l’œuvre. Les tâcherons coupables d’avoir photocopié le travail de Cameron et Oshii avaient déjà un CV bien révélateur de leurs carences en dons artistiques et en jugeote (les gars qui ont commis Thor 2 et Blanche-Neige et le chasseur, franchement…).

Mais là, on parle du réalisateur de Sicario, Premier contact ou encore Prisoners, un gars qui s’est fait un nom par sa patte et son talent singuliers avant de saisir une opportunité. Et si ça nous ferait mal de le voir un jour finir comme Ridley Scott, il était à l’heure actuelle le choix le plus judicieux pour coller dans les pas du maître à ses débuts.

Blade Runner 2049 : une suite ambitieuse

C’est de son réalisateur que Blade Runner 2049 tire toutes ses forces ou presque. Saluons tout de même au passage un scénario policier issu des scénaristes d’origine, plus ambitieux que celui (famélique) du premier : ses multiples rebondissements sont certes sans originalité et un brin manichéens, mais ils sont correctement égrainés, et il comporte son lot de personnages fascinants (mention spéciale à celui de Jared Leto). Bien plus parlant, il ne sert jamais dans ses dialogues des questions ou aphorismes grossiers, laissant les tourments personnels de ses personnages parler pour eux-mêmes.

Mais ce qui a fait de Blade Runner un film culte avec le temps, c’est le monde de Rick Deckard, et il vaut le prix de l’admission, surtout trente ans après. En plus d’être beau à pleurer (magnifique photo de Roger Deakins, décors cyclopéens et brumeux aux détails à donner le tournis), le film ne cherche JAMAIS à vouloir transformer le métrage de Scott en franchise à succès. Encore plus, il parvient tout à la fois à tenir lieu de suite (le dangereux secret est bien sûr lié aux événements du premier), de réinvention mais également de prolongement à l’univers initié en 1982. Un prolongement bien évidemment grâce à la croissance de l’urbanisation (il faut voir les tristes ravages de la pollution) et surtout à l’évolution de la technologie, qui multiplie les opportunités mais également les questionnements liés à son usage.

Mise à jour réussie

A l’inverse de T5 ou de Ghost in the Shell, trop occupés à copier des motifs sans se rappeler leur raison, on s’interroge autant qu’on s’émerveille devant les ustensiles et applications utilisés de manière courante dans Blade Runner 2049. Notamment via la troublante et très sensuelle « Joi », ou encore cet outil au design très symbolique permettant de créer et manipuler des souvenirs artificiels.

Blade Runner 2049

Bien sûr, tout le monde n’aimera pas la « lenteur » de l’histoire, mais autant que dans l’original. Certes moins film noir que mystère policier cette fois, son intrigue est prétexte à faire réellement honneur au travail initial, plutôt que de bêtement le reproduire, et ainsi prolonger son héritage. Il est d’ailleurs amusant de noter que le film se conclut (sans spoiler) sur une rencontre/réconciliation émouvante et toute symbolique entre « ancien » et « nouveau ». Bref, Blade Runner 2049 est bien Blade Runner : 30 ans après, relançant la machine des questionnements, de la fascination et des inquiétudes sur le devenir de la technologie, de notre société et, plus vague, du cinéma.

LES + :

  • Une bonne leçon dans la face de toutes les autres suites/reboot/remake opportunistes.
  • Une vraie suite non forcée à l’original.
  • Un vrai nouveau film qui a ses propres qualités.
  • Un vrai tour de force qui marie ancien et nouveau, nostalgie et modernité.

LES – :

  • Si vous n’aimiez pas que l’original soit lent, vous pourriez ne pas aimer celui-ci non plus, même si son intrigue comporte bien plus de rebondissements.
  • Peut-être la bande son, excellente mais pas à la hauteur de la mémorable B.O. d’origine.
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Critique : Ghost in the Shell « Major disaster »

gits-alaune

ghost in the shellMira aka Major est un cyborg, un cerveau humain dans un corps entièrement robotique, « la première de sa génération » dixit Hanka corporation, la boîte à qui elle doit la vie. Mira n’a aucun souvenir de son passé mais puisque le Dr Ouelet (Juliette Binoche) lui a sauvé la peau, elle laisse couler. Un an après avoir intégré la Section 9, dont on ne saura rien de plus, elle et son coéquipier Batou (Pilou Asbæk) vont croiser le chemin de Kuze, un pirate informatique en guerre contre Hanka. Mais Major a peut-être plus de points communs avec Kuze qu’elle l’imagine. Sa quête va alors titiller son « ghost », l’autre nom cool du futur pour l’âme, et révéler des secrets bien enfouis sur son propre passé…

Re-Ghost in the shell

En matière de cyber SF, le film Ghost in the Shell de Mamoru Oshii, sorti en 1995, se pose autant que Blade Runner, à tel point que le premier est considéré trop facilement comme étant le pendant japonais du second. Ce qui compte, c’est que ce sont deux œuvres esthétisantes et brillantes, des choses cultes et sacrées auxquelles, logiquement, on ne devrait pas toucher.

Mais aujourd’hui, il faut croire que c’est précisément ça qui fait vendre à Hollywood, avec les ressorties bluray. Alors que la suite du film de Scott est attendue au tournant, puisque menée par le très bien choisi Dennis Villeneuve (Premier Contact, Sicario), Ghost in the Shell sort aujourd’hui avec aux manettes Rupert Sanders, probablement très bien choisi aussi puisqu’il a réalisé Blanche-Neige et le Chasseur (hem).

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Mener en Batou

Bien sûr, Rupert Sanders est « un grand fan, avec un profond respect de l’univers et une compréhension totale des personnages et des enjeux et bla et bla et bla ». Le discours promo, on le connaît depuis quinze ans. La transposition littérale d’un univers, peut conserver sa richesse visuelle, ça ne garantit pas le reste. On a l’impression que les réalisateurs d’aujourd’hui, publicité forcée mise à part, n’ont pour seule façon de nourrir leur « vision » d’auteur que d’en parler partout, histoire de se valoriser. Messieurs, je sais que faire un film de studio, c’est une gageure. Mais des centaines d’autres l’ont fait avant vous. Alors faites d’abord un film admirable, on vous admirera ensuite.

On se doutait depuis le début que Ghost in the Shell aurait une démarche typiquement américaine. Démarche de vulgarisation bien sûr, avec des dialogues servant des idées ou pistes de réflexion faciles sans les explorer (« Ce sont nos actes qui nous définissent. », « Je ne suis pas humaine – Bien sûr que si. » etc.).

On peut reprocher à l’anime original d’être bavard, il était atmosphérique. Chaque scène de parlotte entre ses protagonistes baignait dans une ambiance éthérée, surréaliste, portée par la musique aérienne de Kenji Kawaii (remplacé par Clint Mansell en état de coma). Bref, c’était fascinant d’écouter ces personnages philosopher. Pour le reste, on arrivait à suivre, grâce à un minimalisme et une linéarité exemplaires.

Brainwashing

Mais Ghost in the Shell avec Scarlett Johansson (white bashing : hors-sujet) se veut le fer de lance pour une franchise de SF et un divertissement spectaculaire, mais pas trop quand même. Pour ne pas être « couillon », il place des idées sur la condition humaine et son devenir, dans un futur cyber amélioré. Des questions si actuelles, en fait, que la vie de tous les jours nous donne plus à cogiter que cela. Les dialogues bien bateau enfoncent des portes ouvertes, et la mise en scène confond la contemplation chez Oshii avec de la simple platitude (une comparaison très parlante est la discussion qu’entretient le Major et son équipier sur leur bateau).

En effet, la chose sur laquelle Sanders a le plus apporté de soin est la recréation visuelle du monde de Ghost in the Shell, ses décors, ses lieux emblématiques, ses personnages (presque tous occidentalisés). En revanche son scénario, véritable mash-up des animés (très bonne série télé incluse), reprend un peu tout pour ne rien dire. Son intrigue aux coupes et incohérences gênantes n’explore en rien ses questionnements, ni même le fonctionnement de cette société presque dystopique.

Nippon ni mauvais

Ce mutisme intellectuel frappe davantage quand le réalisateur « visionnaire » de cette semaine copie-colle des plans entiers du film de Mamoru Oshii. Dans ces cas-là, Sanders ressemble énormément à un autre sale gosse du blockbuster contemporain : Zack Snyder. Dans son très-riche-mais-ça-se-voit-pas Batman v Superman, ce dernier recopiait sans lien logique des cases entières de ses bédés préférées. Mais le réalisateur de Justice League est si maniaque, dit-on, qu’il s’assure que soit pris en compte le plus minuscule détail sur les accessoires. Même si lesdits ustensiles ne seront pas mis en valeur par sa caméra.

Des plans repris tels quels mais sans raison. Des outils et personnages qui existent mais dont l’existence en soi n’a pas de sens. Sanders comme Snyder ne font que satisfaire leur fantasme de gosse de refaire le travail d’auteurs papier ou cellulose ayant marqué leur imaginaire. Ils s’accaparent un talent qui n’est pas le leur.

Au moins, leur confrère Jordan Vogt-Roberts, réalisateur du récent Kong : Skull Island, ne cherchait pas à cacher son statut d’artisan fan boy, ni à photocopier un travail antérieur. Son propre film était bouffi et sale comme un Big Mac bien gras, mais au lieu de copier une œuvre, il s’inspirait ou rendait hommage à une ambiance, à un esprit pulp bas du front palpable et compréhensible.

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2D appuyée

Encore pire : il y a comme une absence de cinématographie à faire frémir dans le film de Sanders. Le Cinéma regorge de procédés en tous genres, procédés dont usait et abusait justement le même Vogt-Roberts. On a l’impression que la connaissance du Cinéma de Sanders se limite aux travellings (vertigineux). Autrement, la réalisation de Ghost in the Shell est presque aussi plate que son histoire.

La 3D est certes efficace mais on doute qu’elle handicape à ce point les possibilités de mise en scène. Pourtant, Rupert Sanders opte pour de la pure mise en image. Et si cela devait être encore une fois pour se conformer avec le cadrage « figé » de son modèle animé, on aurait envie de répondre que, justement, l’animation japonaise d’il y a vingt ans devait sérieusement réduire les possibilités.

Ghost in the shell : coquille (sous) vide

Comme on s’en doutait, les arrangements faits dans Ghost in the Shell 2017 concernent uniquement son histoire. Il faut croire qu’il ne savait pas comment se démarquer autrement. Et comme on s’en doutait, elle est brodée de bric-à-brac emprunté aux films et mangas (l’attaque des éboueurs est un grand moment de WTF). Elle troque la politique ambiguë pour un manichéisme primaire (avec la méchante corporation bien cupide comme il faut). Et elle nivelle par le bas quand elle s’écarte des origines, notamment celles du Major si fidèles et traîtres à la fois.

Absence de créativité et/ou de réelle intention. Problèmes de narration. Portée philosophique réduite à peau de zob. Personnages nombreux mais à 90% figuratifs (malgré Takeshi Kitano). Dialogues aussi peu inspirés que les comédiens censés les débiter. S’il constitue un passe-temps correct, il y a bien un fantôme qui dérange dans cette coquille. Celui qu’on n’a de cesse de nous rappeler et d’encenser. Celui que j’ai déjà sur mes étagères et que je ne me lasse pas de regarder. C’est un animé et pour info, il est ressorti en version totalement dépoussiérée.

Moi, rayon ciné, je n’attends plus que Blade Runner 2049, dont la bande-annonce de quelques secondes s’avère mille fois plus atmosphérique que les 1h40 de ce Ghost in the shell qui refuse de vraiment exister.

LES + :

  • Scarlett Johansson joue bien le cyborg…
  • Revoir des plans du film culte d’Oshii en « live 3D full action », c’est péché, mais ça titille quand même…
  • Les efforts visibles pour respecter l’univers…

LES – :

  • Scarlett Johansson joue moins bien l’humain derrière la machine.
  • Eprouver du plaisir devant des scènes qu’on a déjà vues sous prétexte qu’elles sont live, ça reste un péché.
  • Ghost in the shell ne démontre d’aucun effort pour lui donner une identité propre.
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Critique : Kong, Skull Island « Je me sens très Kong »

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Kong Skull Island1975. La guerre du Vietnam est terminée. Randa (John Goodman), de l’organisation gouvernementale Monarch, embarque pour une mission sur Skull Island dans l’espoir de prouver l’existence de MUTOs, monstres préhistoriques géants susceptibles d’anéantir la race humaine. Flanqué d’une photographe de guerre (Brie Larson), l’équipe de Monarch débarque en hélico avec l’escadron Fox du colonel Packard (El fucking Jackson) et la protection rapprochée de Nathan Drake Conrad (Tom Hiddelston), un ex-SAS aux talents de pisteur. Le temps de dire « clichés ! », ils tombent direct sur un os : un singe hyper géant qui, en bon ermite, n’aime pas qu’on s’invite chez lui. Rapidement décimés et cloués au sol, les Fox vont découvrir que l’île réserve de plus mauvaises surprises que le grand Kong qui les a accueillis…

Kong Skull Island

Pris pour un Kong

J’aurais tellement voulu détester ce film. Cette énième production d’un ixième studio, vouée encore une fois à démarrer un autre univers étendu. Une nouvelle bande-annonce géante avec que des bonnes idées mais aucune bonne intention. C’est vrai, Kong : Skull Island fait partie de cette grande famille. Sauf que voilà, il a sûrement été pondu soit par des sournois ayant appris de quelques unes des erreurs passées, soit par de grands enfants inconscients de ce qu’est le cinéma à la base, et n’ayant rien à fiche de la routine qu’implique ce qu’il convient d’appeler la « formule Marvel ». Un gros défaut qui devient sa première qualité.

Déjà, on a l’impression que Kong nie carrément le Cinéma en tant qu’art. Si le but de l’Art est de susciter des émotions – à défaut de réflexion – dans le cerveau de sa « cible », alors ce film n’en est pas un, malgré ses efforts appuyés et le talent de son équipe technique. C’est vrai : les plans sont beaux. Ils ont de la gueule. Les ralentis claquent. Mais la sur-esthétisation ne provoque aucune des émotions espérées. L’émerveillement, la peur, le doute, même une certaine euphorie, Kong ne génère rien de tout ça.

En revanche, il fait naître petit à petit, via ses repompages perpétuels, un sentiment coupable d’amusement complice. Avec son absence de finesse comme de réelle intention de cinoche au sens noble (raconter une histoire, développer des personnages), Kong : Skull Island se paie l’allure d’une gentille dénonciation, intentionnelle ou non, de la déconnade couillonne qui a ravagé la cervelle d’Hollywood ces quinze dernières années.

Qu’est-ce Kong rigole !

Et c’est à cause de ça que je n’arrive pas à détester ce sale Kong. Difficile de ne pas trouver son compte à un moment ou un autre, dans ce méga mix de pillages cinématographiques (les précédents King Kong, Apocalypse Now), repompes vidéoludiques (références de style à Uncharted, citations de Metal Gear Solid), et influences comics (Jackson rejoue Nick Fury, et le film suinte une ambiance pulp jusque dans sa police de titres). On a franchement l’impression de voir l’adaptation d’une bédé de la fin des seventies, avec scénar bateau, gratuité du contexte (historique) et caractérisation torchée. Et comme les lecteurs de cette littérature de gare, on veut voir du sang, des zolies images et des monstres dans toute leur splendeur, ce sur quoi Skull Island ne déçoit pas.

Par contre, côté casting et dialogues, les clichés employés ne font plus rire, ni pleurer. Derrière le trio composé par Jackson, Hiddelston et Larson (tous en mode « je ne fais que passer »), les forces spéciales ne sont que de la pâtée pour chien, QI assorti. Seules leurs morts sadiques, ironiques, comiques voire gorasses nous importent, le reste ne nous touchant pas une cacahuète. Du coup, le décalage avec le sérieux du traitement génère de grands moments de dérision dignes de Joss Whedon (réalisateur d’Avengers et Avengers l’Ere d’Ultron). On pense à la dernière réplique de Samuel L. Jackson, ou au sacrifice « tragique » d’un soldat, véritable parodie de celui de Predator. Malin ou foiré ? C’est le résultat qui compte, mais on finit par se le demander.

Kong Skull Island

Sauvé par le Kong (Skull Island)

Skull Island est donc un blockbuster graphique, nostalgique, geek et même un poil gonzo. Mais il devient remarquable dans sa manière de dire « f*** you ! Je fais ce que je veux » à son spectateur, sans pour autant l’insulter comme l’ont fait bien des bides récemment.

A l’inverse d’un Zack Snyder, adulte en proie au pulsions déviantes et irréfléchies d’un gosse de cinq ans (et la mauvaise foi qui va avec), Jordan Vogt-Roberts se pose comme un grand enfant qui fait ce qu’il veut et aime, point barre. Pour le comprendre, il faut attendre cette scène finale pendant les crédits de fin, et s’attardant sur un personnage dont on n’a ABSOLUMENT rien à braire. Après l’absence d’émotions citées plus haut, on nous inflige de voir pendant de longues minutes le pépère faire sa vie, puis s’envoyer une binouze, les pieds en croix sur son sofa.

Mais qu’on se rassure : Skull Island se rattrape avec son obligatoire scène post-générique, vendant le match du siècle entre le grand singe et (spoiler). Pour tout ce qu’il a de bon comme de mauvais, Kong est un blockbuster opportuniste moins décevant que Godzilla 2014, moins déprimant que Batman v Superman et beaucoup, beaucoup plus regardable que Suicide Squad. C’est peu dire, mais dans son genre, il fait déjà beaucoup.

LES + :

  • C’est beau.
  • C’est con.
  • C’est geek, nostalgique, comic et un peu sale.
  • Une dérision volontaire ou non plutôt salutaire.

LES – :

  • Un gâchis de bons comédiens.
  • Le contexte historique sans aucune incidence ni portée.
  • Le réalisateur va s’occuper du film Metal Gear Solid et je doute que l’intelligence du matériau lui survive…
  • Pitié, arrêtez avec les univers étendus ! Faites des bons films, puis faites des suites. Comme avant, quoi.
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Critique : Inferno « Un pavé de molles intentions »

Robert Langdon (Tom Hanks), l’expert en symboles qui a découvert le secret de Jésus et sauvé le Vatican, se réveille amnésique dans un hôpital de Florence, une blessure par balle sur la tempe et une jolie infirmière à son chevet, Sienna Brooks (Felicity Jones). Pas le temps de dire « WTF » qu’une gendarme vénère surgit au bout du couloir, dégaine son arme et essaie de le tuer. Sauvé par sa soigneuse, Robert se remet vite d’aplomb et découvre dans sa poche la preuve que Bertrand Zobrist (Ben Foster), un généticien millionnaire, fanatique et très récemment décédé, a programmé une pandémie meurtrière dans les prochaines 24h. Avec la CIA, pardon, l’OMS à ses trousses en plus de l’assassin mystère, Langdon ne fait confiance à personne. En compagnie de Sienna, il va suivre un jeu de piste de Zobrist inspiré de La Divine Comédie de Dante, censé mener jusqu’à la source de la propagation…

En mai dernier, je m’étais gentiment foutu de la gueule de Sony pour avoir diffusé la première bande-annonce d’Inferno en même temps que la sortie méga attendue du jeu vidéo Uncharted 4. Comme si la boite espérait passer sous silence l’arrivée du très peu excitant troisième opus adapté des romans de Dan Brown, après Da Vinci Code et Anges & Démons.

Inferno

La série au cinéma n’a jamais joué de chance. Le premier film (la quête du Saint Graal) était conformiste, paresseux et long, malgré sa réputation sulfureuse. Le second, plus friqué et hypothétiquement nerveux (une poursuite à travers Rome), était mou et rarement surprenant. De plus, les deux adaptations étaient plus frileuses et politiquement rangées que leurs avatars papier. Qui étaient déjà vains à leur façon, puisque simples page turners à défaut de littérature profonde. En bon réal catho et mainstream, Ron Howard avait sans doute un devoir de fadeur envers ses producteurs, mais aussi envers sa religion.

L’Enfer à souder

Ron Howard a eu du bol de gagner un Oscar un jour (pour Un homme d’exception en 2002). Au fil de cette franchise, sa réalisation académique a progressivement changé pour un travail de fonctionnaire. Même pas d’artisan : de fonctionnaire. Ni par le scénario ni par l’image les romans de Dan Brown n’avaient été réinterprétés, repensés par le réalisateur et ses scénaristes. Se reposant énoooormément sur le matériau d’origine, les intrigues de Da Vinci Code et Anges & Démons impliquaient des personnages et situations aux frontières du vraisemblable, même en termes cinématographiques.

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Malheureusement, les films étaient davantage des transpositions que des adaptations. Celui qui souhaite montrer un assassin albinos en soutane ou un prêtre sautant en parachute doit vraiment se sentir inspiré pour imposer une vision à une masse de spectateurs, quand un lecteur se représente toujours de manière convaincante, puisque personnelle, les trucs les plus absurdes.

[Un livre = mille puissance N représentations],
mais
[un film = une représentation / mille puissance N personnes]

Même avec l’éternelle excuse « tout le monde n’adhérera pas », il faut savoir assumer sa flemme ou son manque d’idées. Ce n’est pas un hasard si Le Symbole Perdu, troisième aventure de Langdon, n’a jamais été tourné : il était inexploitable en l’état. Il aurait fallu le réécrire en profondeur, se réapproprier l’œuvre pour en faire un « vrai » film. Mais comme l’ont démontré les deux premiers essais, le respect aveugle fait foi. Trop contraignant, cet ouvrage fut naturellement oublié sitôt publié le quatrième, Inferno donc.

Inferno

Enfer moins

Voir débouler Inferno n’est pas une surprise, tant il était calibré pour une adaptation « visuelle ». D’abord, l’intrigue était beaucoup plus linéaire et convenue : un point de départ abracadabrantesque à la limite du reboot de Jason Bourne (héros amnésique se réveillant en terre étrangère) et un jeu de piste plus simplet, orchestré par un scientifique mégalo à la lisière des pires James Bond. Le tout enrobé d’une préoccupation scientifique actuelle : la crise de la surpopulation, comparée à l’Enfer de Dante. Certes Ron Howard reprenait du service, mais l’absence de tout rapport à l’Eglise ne pouvait que libérer le tâcheron d’un sacré poids. A l’arrivée, le métrage parvient à surprendre, notamment car il désamorce le peu d’attentes qu’il pouvait susciter, après ce à quoi on avait été habitué.

Comme s’il avait assimilé les critiques qualifiant ses opus précédents de téléfilms friqués, Ron Howard n’a pas revu que son budget à la baisse, mais carrément ses ambitions artistiques. Finis les plans soignés d’Anges & Démons. Durant ses quinze premières minutes au moins, Inferno nous noie sous une caméra portée façon documentaire, un montage méga cut, une police de caractères dégueu, une image en 1:85 (pour l’immersion, diront les menteurs), des flashs sur l’Enfer si laids et déplacés qu’ils en deviennent drôles, et mille effets de style à la minute censés traduire la confusion du héros sorti du coma, mais qui agacent plus qu’autre chose.

Fort heureusement, après une heure de supplice et d’ennui, il est possible de sentir un progrès… dans le fameux renoncement évoqué plus haut.

Inferno

Enfer des caisses

Car le fonctionnaire aux manettes décide enfin d’embrasser sa cause bis, Inferno devenant un authentique thriller du samedi soir. Rétrospectivement, la première heure ressemble à une confession après le faux événement bling-bling qu’avait été Anges & Démons. L’humilité se retrouve dans un style hideux et miteux digne d’un DTV. Sans fard ni gloss, la formule Langdon se déroule avec la mollesse habituelle. Tom Hanks résout, en charmante compagnie, un jeu de piste dissimulant une conspiration. Il trouve le temps de trottiner un peu, puis de s’asseoir beaucoup pour parler, lire, réfléchir…

Mais plus tard, le temps d’une visite à Venise, Ron Howard semble enfin se dire « F*** IT ! ». Le jeu de piste s’essouffle. Les fils de l’intrigue se dénouent. Les révélations s’enchaînent à la queue-leu-leu. Le métrage sort des clous et propose enfin un produit correspondant à une adaptation. Certes, le twist final a été supprimé (pour des raisons anti-climactiques évidentes qu’on ne spoilera pas). Le discours alarmiste sur la surpopulation n’est en rien débattu. La psychologie des personnages et l’ambiguïté de leurs actes sont appauvris (comme Zobrist et Sienna). Mais on connaît depuis deux films les piètres ambitions de la saga. Toujours calée sur les mêmes rails que les livres, elle ne cherche jamais à s’émanciper dans le discours ni dans la narration

Inferno

Repompe d’enfer

Apprécions ainsi la fausse prise de risque d’Inferno. Le film est un Jason Bourne du pauvre, il en reprend donc le style (caméra portée et montage cut). On retrouve aussi les gimmicks (l’OMS est équipée et armée comme la CIA), ainsi qu’une certaine décontraction (le personnage campé par Irrfan Khan est une bouffée d’air frais, avec sa cool attitude et son humour tranchant avec le bouquin et nos habitudes).

Même le personnage de Langdon a un peu changé. Jadis, c’était une huître vide incarnée par un Tom Hanks plus éteint que jamais. Il a maintenant droit à un développement purement fonctionnel mais qui a le mérite d’exister. On parle de sa romance passée avec la cheffe de l’OMS (incarnée par la danoise Sisde Babett Knudsen). Cette liberté par rapport au bouquin permet par ailleurs de justifier plus de choses. POUR UNE FOIS, l’équipe du film suit une voie clairement sienne et inhérente à une adaptation. Cela ne sort pas des sentiers battus, mais on a enfin droit à un film de genre, et pas à un hybride foireux d’influences mal transmises du papier à l’écran.

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Inferno, c’est non ?

Inferno abandonne l’ésotérisme pour le thriller d’espionnage, et s’il la joue petit bras, c’est un choix parfaitement assumé. L’événement planétaire Da Vinci Code ne fait plus illusion aujourd’hui, et le troisième rejeton de la famille jouit ainsi d’un budget et une prétention très limités. Cela le sauve, puisque lui conférant les défauts de ses qualités. Ce qu’il perd en identité, il le gagne en appliquant la formule des autres, Bourne en tête.

Mieux vaut ça que rien. Ron Howard n’avait jamais semblé inspiré par le concept initial. Si la saga survit à Inferno, espérons que le cinquième livre (prévu par le romancier pour fin 2017) incitera davantage le réalisateur à explorer une veine « fun ». Sinon, plus rien ne sauvera la série ni lui-même d’un job devenu tristement alimentaire.

LES – :

  • Ce troisième opus ne fait plus aucun effort… de style.
  • Un casting en partie gâché, et des personnages appauvris.
  • Une première moitié qui sent la routine, malgré les visions de l’Enfer du héros. Mais bon, comme elles sont hideuses… Et pas à cause de l’horreur graphique, hein, mais parce que Ron Howard n’a pas su les filmer.

LES + :

  • Ce troisième opus fait enfin un effort… d’écriture.
  • Un casting en partie réussi ou surprenant, Omar Sy est marrant… Hein ? C’est pas une comédie ? Et alors ? Irrfan Kahn est marrant, lui aussi. Dans cette franchise remplie de prêtres en soutanes qui tirent la gueule, ça fait du bien, ça change.
  • Une deuxième moitié plus divertissante, malgré que ce soit au prix de toute originalité. Inferno pille les cadors de l’espionnage comme Jason Bourne, heureusement sans jamais franchir le pas de trop.
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Critique : Jason Bourne « Un film qui ne dépasse jamais les Bourne. »

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jason bourneJason Bourne (Matt Damon) vit en marge de la société, dix ans après avoir rendu public le programme d’assassins surentraînés auquel il avait appartenu. Pas encore trop en paix dans sa tête, il tente d’oublier ses souvenirs douloureux en participant à des combats clandestins. Mais ses tourments vont s’amplifier quand une vieille connaissance, Nicky Parsons (Julia Stiles), lui apporte des fichiers cryptés volés à la CIA. La jeune femme veut que Jason l’aide à les dévoiler au monde entier, prétendant pour le convaincre avoir découvert sur son passé beaucoup plus de choses que lui ne se rappelle. C’est vrai, Bourne se souvient de son passé. Mais si ce dernier reposait sur un mensonge ?

Il n’était sans doute pas nécessaire de tirer l’ex-espion amnésique de sa retraite des écrans de cinéma. A l’instar de John Rambo à la fin du film éponyme, le héros de Robert Ludlum revisité par Matt Damon et Paul Greengrass avait su boucler sa boucle d’une manière assez juste et avec un impact non négligeable sur le genre action tout entier. Pourtant certaines zones d’ombres demeuraient autour de Jason Bourne, ou plutôt de David Webb : si l’on apprenait comment, on ignorait encore (dans sa version cinéma en tout cas) pourquoi cet homme avait renoncé à son passé pour devenir cette redoutable machine à tuer.

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Des origines décevantes pour Jason Bourne

Jason Bourne le film nous éclaire aujourd’hui avec une certaine maladresse, si ce n’est pas carrément du désintérêt de la part des auteurs pour leur héros. Car si le duo Damon-Greengrass avait résisté aux sirènes des studios, prétendant ne pas avoir envie de livrer une suite à moins d’avoir une bonne histoire, ce quatrième opus canonique sonne comme un désaveu malgré ses qualités indéniables, la faute à deux écueils qui, s’ils ne font pas un mauvais film, en font un échec à l’évolution de la franchise après toutes ces années d’attente.

Premier problème : l’intrigue, avec son ambition de porter le héros sur de nouveaux territoires. Actualiser son contexte (émeutes en Grèce, références à Snowden et à la cyber surveillance excessive) ne suffit pas à actualiser Bourne lui-même, même si le film met clairement en avant la confrontation entre anciennes et nouvelles méthodes, vieille et jeune mentalités. Un symbolisme d’ailleurs étonnamment plus présent dans cet opus, et pas seulement dans son casting (Alicia Vikander en jeune louve face au vieux lion Tommy Lee Jones) mais également à travers ces plans sur le Capitole en rénovation et recouvert d’échafaudages.

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De la poudre aux yeux

Sauf que le film abuse de magie technologique, avec son jargon à lui et des applications exagérées, presque parodiques, se retournant parfois contre les incohérences de la franchise (on se demande plus que jamais comment Bourne peut passer à ce point inaperçu dans autant de lieux publics). Si la quête des origines était bien le mince fil rouge reliant les opus précédents, elle n’est ici qu’un enjeu secondaire greffé à cette conspiration cyber politique impliquant les magouilles entre l’Agence et un pseudo-Facebook.

Histoire de rendre ceci plus excitant, Damon et Greengrass cette fois au scénario optent curieusement pour des ficelles de pure série B, quitte à mettre en péril la vraisemblance. Ainsi le héros est-il personnellement lié à la création même du programme Treadstone ! Et quelle chance que l’Atout (Vincent Cassel), aux répliques d’ailleurs très peu inspirées, soit si intimement lié au passé de David Webb/Jason Bourne ! Peut-être faut-il y voir une tentative de palier sur le papier à un autre problème : celui d’être le digne rejeton de ses prédécesseurs, malheureusement sans nouveauté formelle à apporter au genre.

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Un style qui ne surprend plus

En presque une décennie, ce style « documentaire » aura fait les beaux jours de bien des productions, du blockbuster maousse (dont récemment Captain America : Civil War) aux DTV au rabais tournés en Europe de l’Est. Et s’il semble gagner un peu en lisibilité par rapport à La Vengeance dans la peau, Jason Bourne ne renouvelle jamais la formule. Pire : ses morceaux de bravoure, même si parfaitement découpés, sentent le réchauffé. La poursuite en Grèce est à la fois spectaculaire, tendue et lisible, mais s’inspire de et condense pas moins de quatre scènes clés de la tétralogie (oui, y compris The Bourne Legacy, l’opus décrié de Tony Gilroy). Et après une poursuite motorisée en plein Las Vegas, bien menée mais sans surprise, difficile de s’enthousiasmer pour un règlement de compte entre deux lascars dans un tunnel d’égouts, digne d’un opus vidéo de Jean-Claude Van Damme.

Si la saga ne s’est pas encore franchement égarée (contrairement à d’autres), elle fait aujourd’hui du surplace, même si elle corrige le tir après l’opus de travers avec Jeremy Renner. Il serait peut-être temps soit de s’arrêter, soit de se renouveler, mais cela signifierait injecter un grain de folie et d’inventivité dans la vie de cet anti-héros dont la seule originalité, celle d’être amnésique, lui fait aujourd’hui défaut.

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PS

Signe d’une orientation bis prévue de longue date par les producteurs, ajoutons qu’il n’est pas impossible de voir se télescoper la saga et son spin-off. Les fichiers volés par Nicky contiennent en effet les noms des programmes impliqués dans l’aventure Jason Bourne : L’Héritage. A l’heure des cross-over, prequel, reboot et autres versus, la production a probablement déjà sa petite idée quant à comment amener les deux super agents à se rencontrer.

Mais pour une telle entreprise, peut-être qu’il serait temps de passer la barre à un autre metteur en scène. Pour l’anecdote, Justin Lin, réalisateur énergique et inventif des Fast & Furious 3 à 6, avait été approché pour la suite des aventures d’Aaron Cross, jusqu’à finalement partir réaliser le dernier Star Trek – Sans limites. Peut-être un gus de sa trempe insufflerait-il la niaque et le délire manquant cruellement à ce Jason Bourne indéniablement efficace, mais tellement générique…

LES + :

  • Ça n’a pas changé. Les qualités d’origine sont toujours présentes.

LES – :

  • Ça n’a pas changé. Aucune nouveauté n’est à signaler.
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Critique : Batman v Superman – Ultimate Edition « Plus long, un peu plus bon et pas moins con. »

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Phénomène marketing oblige, pour fêter la sortie de Suicide Squad, le bluray/dvd de Batman v Superman est sorti en version « ultime » mardi dernier dans les bacs. Doté de trente minutes supplémentaires, le métrage a été réhabilité par beaucoup de monde (y compris des détracteurs) car ces instants volés au montage salle comblaient soi-disant des lacunes monstrueuses dans le récit. Celui qui s’annonçait lui-même comme le Citizen Kane des films de super-héros avait été en mars dernier une horrible déception critique, malgré quelques intentions et idées louables. Hélas, même avec un total runtime de 3h aujourd’hui, on doute que ces dernières aient jamais ne serait-ce qu’existé sur le papier.

Ce qui va mieux dans Batman v Superman

Ce qui semblait rushé voire bâclé au cinéma est enfin développé, en particulier l’incident en Afrique, dont on fait tout un foin au point que le Congrès convoque Superman. Ceci grâce à une intro plus détaillée, un approfondissement de l’enquête de Loïs Lane et l’intrigue parallèle tournant autour d’un faux témoin. De même, Clark/Supes en mission à Gotham bénéficie d’une poignée de scènes ridiculement courtes mais bienvenues où il découvre l’existence et les méthodes de Batman. Il a aussi droit à de petits détails de ci de là mettant davantage en avant ses doutes sur lui-même et son empathie, ce qui n’est pas si mal.

Ce qui ne marche pas

Eh bien tout ce qui ne marchait déjà pas à l’origine ! Ce qui était vraiment bâclé reste bâclé (le plan de Lex Luthor, toujours aucune mise en place de l’univers de Batman) et ce qui était franchement con RESTE CON, ou du moins très mal exploité (l’enquête sur le Portugais Blanc, « Martha ! »). Pire, ce dont on ignorait l’exacte teneur auparavant s’avère être tout aussi stupide aujourd’hui, cf. le fameux coup monté en Afrique. On comprend enfin pourquoi on accuse Superman d’avoir tué des dizaines de personnes, mais pas pourquoi une enquête à peine poussée n’aurait pas pu prouver le contraire, vu les méthodes employées.

La pilule passe un tout petit peu mieux

Reconnaissons que ce nouveau visionnage n’a pas été déplaisant. Malgré une durée rallongée, ces cent quatre-vingt minutes sont peut-être passées plus facilement que les 2h30 d’origine. Une certaine ambition autre que le grand spectacle ressort au grand jour, façon thriller politique, mais une fois le générique de fin arrivé, on a encore l’impression qu’il en manque.

D’une part, l’on constate l’absence de certaines scènes (de l’aveu de Snyder), comme celle où Superman tente de localiser à l’oreille sa mère kidnappée, mais se noie dans les milliers de bruits émanant de la ville. Certes, de la part d’un type qui peut entendre sa belle crier depuis l’Ancien Continent, ça semble bizarre, néanmoins cet instant jugé trop noir par son propre réalisateur aurait trouvé davantage sa place dans ce cut prétendu « ultimate ».

Si tu sais pas, c’est ta faute

D’autre part, si d’autres mystères sont élucidés, leur réponse amène à questionner non plus la cohérence de l’intrigue mais celle de la gestion du DCEU lui-même. On se réfère ici à la raison enfin dévoilée pour laquelle Superman n’a pu voir la bombe dissimulée au Capitole : un siège gainé de plomb. Lorsque Loïs l’apprend, elle comprend l’entourloupe et dit : « il ne pouvait pas la voir ».

C’est bien. Loïs sait que son boyfriend ne voit pas à travers le plomb. Soixante-dix ans de comics, films et séries font que le spectateur le sait lui aussi. Mais à aucun moment dans Man of Steel ni cette version longue est-il fait mention de ce handicap de l’Homme d’Acier. Vu le nombre affolant de scénettes ou répliques qui auraient pu être ajoutées pour justifier tel ou tel truc, on se dit que si la version longue avait pu durer une demi-heure de plus, cela n’aurait pas fait de mal, bien au contraire (d’autant que dès la sortie du film en salles, la rumeur voulait que le montage d’origine faisait quatre heures au total !).

Batman v Superman reste un beau bordel

Ce remontage n’a donc rien d’ultime : chaque nouvel ajout ne fait que proposer des embryons de réponses, le film ignore carrément des scènes qu’il peut avoir en réserve ou conserve toujours sous silence des problèmes épineux de cohérence interne, révélant de manière encore plus frappante la très mauvaise gestion du DC Extended Universe.

Finalement, les « anti » comme les « pour » ont toujours constamment ignoré le vrai problème du métrage. A trop se focaliser sur sa noirceur, son absence d’humour, son esthétique abusive, un casting en dents de scie ou sa volonté de s’ancrer visuellement dans un certain réalisme, ils oublient que Batman v Superman, à moins d’un « Super Mega Absolute Cut » de 4h capable de le contredire, est un film SUPER MAL PENSE et SUPER MAL ECRIT.

Car ses défauts, même après 30mn de rab, sont toujours les mêmes : il fonce sans prendre le temps de construire de solides bases. Véhicule marketing destiné à vendre l’avenir du DCEU (la Justice League), il présume à l’instar de cette histoire de plomb que nous, spectateurs, connaissons déjà les bases de la mythologie du chevalier noir et du dernier fils de Krypton. Une ambition de pur fan service contradictoire avec le succès espéré et manqué d’un milliard de dollars au box office.

C’est Batman qui trinque

Pour ratisser large, Batman v Superman aurait vraiment dû s’adresser au grand public, et non juste aux « connoisseurs ». Au moins, Marvel avait pris le temps de constituer son public au fil des ans, et ça lui avait réussi. Mais la version longue de BvS ne rend pas meilleur ce renouveau de Batman à l’écran.

La nouvelle Gotham City est toujours aussi anecdotique, et nous devons encore accepter l’existence de ce justicier vieux et vénère (une approche inédite jusqu’alors) sans en faire jamais vraiment la connaissance, sans savoir qui sont ces gens qui l’entourent ni comment il a pu finir par tuer et marquer au fer rouge à tout va. Si la trilogie Dark Knight pouvait nous faire avaler les pires couleuvres grâce à un talent certain pour la narration et les dialogues, un usage savant du rythme et de l’ellipse, n’est pas Christopher Nolan qui veut. Certainement pas Zack Snyder.