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Critique : Uncharted « Bienvenue en terrain connu »

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Uncharted 2022

Nathan Drake (Tom Holland) est un jeune filou qui gagne sa vie en préparant des cocktails, et occasionnellement, en tirant en douce les bracelets des clientes fortunées croisant son chemin. Il est repéré par Sullivan (Mark Whalberg) qui lui propose une alliance. Il doit l’aider à dérober une croix en or censée permettre de remonter la piste de Magellan jusqu’à son fabuleux trésor. Les choses se compliquent quand Chloé Frazer (Sophia Ali), le richissime Moncada (le Chat botté Antonio Banderas) et la mercenaire Braddock (Tati Gabrielle) se révèlent tous intéressés. La ronde des coups de couteau dans le dos peut commencer. Nate va apprendre que la vie de chasseur de trésor, ce n’est pas de la rigolade…

Alors qu’en fait, si. Uncharted, le film prend tout à la rigolade. La licence dont il s’inspire, la cinématographie, la caractérisation des personnages et la physique élémentaire vont gentiment aller se faire voir dans ce qui est, finalement, un bien curieux résultat. Le film se regarde sans honte ni déplaisir, mais les jeux et les talents les ayant créés se font gentiment insulter.

Un projet fainéant

Tout le monde peut voir Uncharted et apprécier le spectacle sans se prendre la tête. Mais vous savez qui d’autre ne s’est pas pris la tête ? Les gens derrière cette adaptation.

Pour leur défense, il y avait de quoi être fatigué par l’arlésienne Uncharted, projet qui stagnait depuis 15 ans. Ce n’était pas pour rien. Si le premier jeu avait de quoi faire un super film d’action-aventure, ses suites ont toujours fait mieux, que ce soit dans le spectacle comme dans l’écriture. Au point que la saga de Naughty Dog a fini par faire du divertissement cinématographique mieux que l’actuel cinéma, englué dans une redite et une flemme qui resteront dans l’Histoire. Une fainéantise tant artistique que créative, avec des suites à rallonge et des réalisations de plus en plus formatées pour une diffusion à la télé.

On pouvait peut-être faire un meilleur film que ne l’était Uncharted : Drake’s Fortune en 2007. Mais aujourd’hui, il y a Uncharted 4 et Lost Legacy. Aussi, les projets cross media se multiplient et les talents font la navette d’une industrie à une autre. Rivaliser devient compliqué. Sauf que pour Hollywood et les producteurs en général, la leçon ne passe toujours pas. Les joueurs sont des consommateurs et ils sont traités comme tels. Pas besoin d’un travail d’artisan quand on peut leur refourguer un produit générique tout droit sorti de l’usine. Mais pour sortir du lot, il faut les talents et l’envie, et c’est ce qui fait défaut à Uncharted en 2022.

Ruben Fleischer a peut-être réalisé Bienvenue à Zombieland, mais il a prouvé depuis qu’il était un faiseur heureux et dénué d’imagination (Venom, Zombieland 2). Les derniers scénaristes amenés sur le projet ont surtout bossé pour Marvel, Transformers et MIB International, soit le bas de gamme en matière d’écriture de blockbusters. En plus, ils ont eu la tâche ingrate de seulement copier-coller les intrigues et moments les plus mémorables des jeux, qu’on retrouve depuis des années sur Youtube.

Un reboot cupide

Enfin, il y avait l’idée géniale, évidemment une fausse piste, de raconter une période pre-games de la vie de Drake. Cela aurait dû être une invitation à inventer, une occasion de prolonger l’expérience des jeux sans la singer, de modifier la formule, avec Nathan et son frère jeunes ouvrant la voie à des aventures moins violentes et plus familiales. Les fans du jeu auraient eu du neuf, et les néophytes, une porte d’entrée sur le lore. Oui, là, je pense comme un producteur. Mais ce qui est curieux, c’est que des producteurs n’aient pas raisonné comme ça.

Uncharted 2022 est un reboot. Comme ça, les acteurs engagés dans des rôles connus de longue date auront l’excuse de le faire à leur sauce. Il faut juste faire son deuil du fantasme habituel de voir son jeu favori adapté. Tom Holland fait son numéro, idem pour Mark Whalberg, dont il fallait au moins la moustache pour croire qu’il s’agit de Sully. Je les adore, y compris ici, et leurs échanges sont amusants. Mais ce n’est pas le Uncharted qu’on a connu et aimé. Même pas en refaisant si grossièrement la chasse au trésor pirate d’Uncharted 4, réécrite et aseptisée, dans laquelle ledit trésor ne fascine personne, ni sur l’écran ni dans la salle. Un comble.

Sully, Chloé, Moncada, tout le monde a des dollars dans les yeux comme Sony, à défaut d’avoir des rêves plein la tête. Indiana Jones bavait sur l’arche d’alliance, même Benjamin Gates rêvait de mettre la main sur le magot des Templiers… Ici, tout le monde veut le trésor par principe. Sauf Nate qui cherche son frère, mais on sait très bien ce que le studio veut faire de cette quête : un appât à suite.

Des débuts pires que modestes

Ruben Fleischer, ses scénaristes et Sony font ce qu’il faut pour ne froisser personne. Au final, le film met tout le monde d’accord. S’il n’est pas vraiment mauvais, il n’est nullement mémorable. Les fans du jeu le trouvent anecdotique, puisque tout ce qui arrive a déjà eu lieu en mieux sur Playstation. Les néophytes ne le trouvent pas meilleur que le tout-venant du film d’aventure avec jeu de piste comme Benjamin Gates et Da Vinci Code. Et mon vieux, ça vole pas haut.

La fainéantise et l’absence TOTALE de créativité donnent envie de cogner. Il faut en plus composer avec un sens du spectaculaire hérité de Marvel. Ici, il est tout à fait possible de tailler le bout de gras en restant accroupi sur une caisse en chute libre, sans stress, ou de jouer aux pirates dans un décor en apesanteur hérité d’une attraction Disney.

Enfin, impossible de ne pas grincer des dents devant un caméo facile, une ou deux répliques in-the-nose, la version pimp de la carte de vol d’Indiana Jones, un flashback d’ouverture aux dialogues embarrassants de platitude, et deux scènes post-générique. Parce que ma grande, il faut la vendre, cette future franchise au cinéma ! Mettre la charrue avant les bœufs avait tellement bien marché en 2017 avec La Momie et son Dark Universe, n’est-ce pas ?

Dans la Collection 120, on aime Uncharted et on ne se prive pas pour le montrer (cf. Max Force ou Veines Rouges). Mais les professionnels de la profession ne font aucun effort d’imagination malgré le trésor qu’ils avaient dans les mains. On se demande où va le monde.

Uncharted, un film juste correct

Pourtant (malheureusement ?), Uncharted est un film correct. Il tient son unique véritable promesse, qui est de passer un moment amusant. Holland et Whalberg font souvent des étincelles. Un ou deux rebondissements font leur petit effet. Les morceaux de bravoure sont bien réglés, à défaut de ménager la suspension d’incrédulité. L’action constitue le vrai spectacle ici, la chasse au trésor étant téléphonée et sans inspiration. Aberrant quand on pense que chaque nouveau jeu parvenait à renouveler cet aspect avec intelligence. Enfin, le film fait un peu mieux que la dernière adaptation de Tomb Raider, qui se sabordait toute seule.

Uncharted sur Playstation avait réussi à rendre Nathan Drake, personnage de pixels, plus vivant que jamais. Uncharted, le film, fait de son Drake un action hero post-Marvel assez lunatique et anecdotique. Que retenir, au final ? Que c’est un pur produit calibré pour la future distribution sur disques et en streaming. C’est triste de se dire que s’il était directement passé par cette case, on aurait pu se montrer moins regardant. D’ailleurs, un budget de 120M$ hors frais marketing, ce n’est plus ce qu’on appelle un blockbuster à notre époque d’exagération constante.

Cela explique peut-être pourquoi Uncharted ressemble à un petit joueur se donnant de grands airs, juste parce qu’il a hérité du nom prestigieux de son Papa… Alors que ses cousins éloignés, même s’ils sont vieux et on ne les appelle plus très souvent (comme À la poursuite du Diamant Vert ou Sahara) sont restés élégants, se la pètent moins et demeurent plus fréquentables.

Pour finir, notons que le générique de clôture s’ouvre sur une chanson intitulée « Take the money and run » (« prends l’oseille et tire-toi ») ! Un point final qui résume très bien l’arnaque du film et le cynisme de ses responsables. Ceux qui n’ont pas aimé auraient dû sortir depuis longtemps et demander un remboursement. Ceux qui sont restés parce qu’ils ont aimé ne sont même pas respectés.

LES + :

  • Ce n’est pas vraiment un mauvais film.
  • Holland et Wahlberg sont amusants ensemble.
  • Certains choix de casting font mouche.
  • Il y au moins un ou deux trucs originaux ou surprenants (un rebondissement, une idée). Mais bon, ils ne mènent pas vraiment quelque part, ni ne sont exploités à fond.

LES – :

  • Ce n’est pas vraiment Uncharted au cinéma.
  • Antonio Banderas s’ennuie et on comprend pourquoi (surtout arrivé aux deux tiers du film).
  • Si cette chronique a fait l’impasse sur l’exotisme, c’est parce qu’il n’y en pratiquement pas de tout le film.
  • Tu aimes le fan service facile et embarrassant ? T’inquiète pas, tu vas en bouffer.
  • Quand on voit le résultat, on a l’impression qu’hormis les acteurs, personne ne semblait vraiment y croire.
  • Même le mythique thème musical d’Uncharted se fait petit dans ce reboot. C’est dire.

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Critique rétro : Street Fighter « L’ultime coup bas ? »

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Street Fighter 1994

Street Fighter : L’Ultime Combat se passe à Shadaloo, une province d’Asie. Le terrible général M. Bison impose une dictature armée depuis un petit moment. Mégalo, il prend en otages une soixantaine d’envoyés humanitaires et réclame vingt milliards de dollars pour leur libération. Payables en 3 jours, sinon, c’est l’exécution. Le colonel américain Guile (Jean-Claude Van Damme) ne l’entend pas de cette oreille. Il prépare l’assaut à la tête d’un bataillon de l’Organisation des Nations Alliées, l’équivalent des casques bleus de l’ONU, mais avec des flingues. Fier comme la bannière étoilée, Guile vient libérer un copain, mais aussi se taper en « un contre un » avec le tyran pour prouver qu’il a les plus grosses. Mais il lui faut des alliés dans la place. Il se tourne alors vers Ryu (Byron Mann) et Ken (Damian Chapa), deux escrocs, pour gagner la confiance du fournisseur de Bison, Sagat (Wes Studi)…

Pas de panique, les autres street fighter sont là pour le show. Même sans bonne raison, le film introduit Chun-Li, Vega, Honda, Balrog, Cammy, T-Hawk (qui a sacrément maigri), DeeJay, Dhalsim, et même Blanka, ou plutôt, un cosplay du personnage. Ils sont tous là… Quitte à ce que certains ne se battent même pas ! Ce n’est pas la seule chose qu’on reproche à ce film dans la catégorie « adaptations de jeux vidéo ratées ». Mais c’est quand même la plus importante. Après Super Mario Bros. un an auparavant, Street Fighter : L’Ultime Combat commet la même erreur. Certes, on a un film qui reprend des motifs et des personnages, jusqu’à absurdement reproduire leurs accoutrements. Mais on oublie trop souvent d’intégrer, et de soigner le moment venu, ce qui fait l’intérêt du produit adapté : la baston.

La citation qui tue :

(Un bureaucrate : ) Colonel Guile ! Vous vous oubliez, je crois.

(Guile : ) Non. C’est vous qui avez oublié vos c****** !

Street Fighter 1994

Street Fighter : l’origine

L’origine du film est assez surréaliste. Un jour, Steven E. De Souza, scénariste derrière Piège de Cristal, Commando ou encore 48 heures, reçoit un coup de fil. C’est le producteur Edward R. Pressman qui appelle. Des pontes de Capcom sont là pour affaires mais repartent le lendemain à midi. Si, avant leur départ, De Souza parvient à leur pitcher une idée de film tirée du jeu Street Fighter II, et si les Japonais sont impressionnés, ils leur cèderont les droits pour le faire. De Souza accepte, à condition que si la combine marche, en plus d’écrire le scénario, il réalisera le film. Son premier film.

Steven fait comme tout bon scénariste dans ce cas. Il passe une nuit blanche à enchaîner les cafés, écrire ses idées et regarder les infos. Nous sommes alors en plein conflit en Bosnie, et l’actualité lui donne l’idée de situer l’action dans une dictature, qu’essaie de renverser les forces armées de l’ONU, pardon, l’ONA. Il n’y a plus qu’à intégrer les personnages suivant les besoins de l’histoire.

Mission accomplie. De Souza rend un traitement de dix pages seulement, mais les Japonais disent oui. Ils ne sont pas inquiets des retours critiques. En même temps que ce film américain, ils ont aussi prévu un long métrage animé basé sur Street Figther II, qui sera bien plus fidèle au matériau de base (et mieux reçu sur le plan critique).

Où est passé le street fighting ?

Ce n’est pas pour pinailler, mais j’aime bien quand le titre d’un film est adéquat. Street Fighter : L’Ultime Combat est un cas fascinant. Certes, il reprend personnages, looks, et parfois coups spéciaux. Mais on se demande bien où est passé l’esprit du jeu et, littéralement, le street fighting. De Souza disait qu’il avait voulu faire un film entre Star Wars, James Bond et le film de guerre, et… Il a réussi, en fait.

Street Fighter 1994

C’est juste que de tels ingrédients, 1) n’ont pas grand-chose à voir avec le sujet du jeu, et 2) il faut savoir les doser pour que le miracle se produise. Mais le tournage local est pavé de problèmes et les producteurs nippons ont leurs exigences (comme de caser TOUS les personnages du jeu). Certaines idées sont absurdes (le bateau furtif de Guile), et le planning de production archi serré. Van Damme est noyé sous la cocaïne, et Raul Julia (M. Bison) atteint d’un cancer bien avancé de l’estomac. Difficile d’en faire, des miracles, surtout pour un réalisateur dont c’est le tout premier fait d’armes.

Dommage que la trahison au matériau de base soit ce que l’on retient le plus. Malgré la déception, Street Fighter : L’Ultime Combat est un film assez généreux à l’esprit bon enfant. Bison et son repaire sont dignes des meilleurs/pires Bond cuvée Roger Moore. Raul Julia en Bison y va à fond malgré son état de santé, et rien que pour ça, il faut le voir. La musique guerrière du compositeur Graeme Revell donne de l’élan aux scènes les plus molles ou les plus drôles (même en vo). L’humour saugrenu ou enfantin véhiculé par des personnages, Zangief en tête, et certaines références qu’on ne voit pas venir font mouche, comme la recréation d’un combat de kaiju devant deux Japonais médusés.

Basta, la baston

Mais voilà. Le tout ressemble à une comédie débile dans la lignée de Hot Shots 1 & 2. La réalisation est fade, les costumes kitschs, et les quelques coups spéciaux employés semblent totalement hors contexte. C’est quand même Street Figther, le film. Avant les fusillades, les explosions et les poursuites, on attend des sonic boom, des hadoken, bref, de la bagarre qui en jette ! Mais les adaptations hollywoodiennes d’alors en étaient à leurs balbutiements, et côté baston, Street Fighter : L’Ultime Combat rationnalise un peu trop les choses (Mortal Kombat n’arrivera que l’année suivante). Quand rixes il y a, au mieux, elles déçoivent, au pire, elles consternent.

Pourtant, caster Van Damme en Guile semblait judicieux. Certes, le plus belge des karatékas joue un ricain pur jus malgré son accent à couper au rasoir. Mais avant Street Fighter : L’Ultime Combat, JCVD a émergé à Hollywood grâce à Bloodpsort et Full Contact, deux films de tournoi et de combat de rue dans la lignée du jeu de Capcom (la preuve). Avec la licence, le spectacle ne pouvait que monter d’un cran, non ? Non ?

Non. Contrairement aux métrages cités, le studio engage d’abord des acteurs avant d’être des combattants. Raison invoquée : il est plus facile de leur apprendre des chorégraphies que d’enseigner la comédie à des vrais warriors. Ajoutez à cela le cancer de Raul Julia, le boss final en personne. On comprend que quand ça cogne, c’est souvent entrecoupé ou surdécoupé pour masquer les faiblesses de tous. Dommage pour le combat final entre Guile et sa Némésis. Au final, popularité du jeu aidant, Street Fighter : L’Ultime Combat a tout de même été un carton.

Le poing sur le film

Pour résumer, le film a tout de la comédie d’action neuneu des années 90. Vu sous cet angle, il remplit grandement son pari, que ce soit l’humour, l’esthétique et la réalisation. Mais c’est un beau plantage en tant qu’adaptation vidéoludique. Que cela ne nous empêche pas de rire devant la bêtise de Zangief, les gags et références dans la lignée des Y a-t-il un flic… ?, mais surtout, la performance au taquet de Raul Julia. Je le dis avec un immense respect, quand on sait que le cancer l’a emporté juste après.

D’autant que, avec un recul de vingt ans, le résultat n’est finalement pas si honteux. On peut même le savourer avec nostalgie parce que, depuis, en matière de trahison comme de mauvais cinéma, on s’est quand même farci les horribles films de Uwe Boll (Postal, Far Cry, House of the Dead, Alone in the Dark, BloodRayne, King Rising, pitié, arrêtez !), un autre Street Fighter minable (La Légende de Chun-Li), la saga Resident Evil de Paul W.S. Anderson, deux Tomb Raider hilarants et un anecdotique, Assassin’s Creed, Max Payne, deux Hitman foireux… Et qu’aucun n’est aussi amusant à regarder que le premier film du scénariste de Commando.

Street Fighter : l’héritage

Au début des 90s, les jeux vidéo donnaient souvent plus dans le style que dans l’histoire. Après tout, on s’en fichait un peu. Ils prolongeaient même souvent une expérience ciné. Des jeux comme Contra, Streets of Rage et Final Fight satisfaisaient les appétits des fans de ciné bourrin des années 80. Les amateurs de Van Damme et Full Contact lançaient des parties de SFII entre deux visionnages de VHS. Puis une révolution s’est amorcée dans le sillage de la Playstation de Sony. Resident Evil et Tomb Raider ont prouvé, 3D aidant, qu’on pouvait davantage s’approcher de l’idéal ciné de vivre une aventure, avec des icônes originales de surcroît (Lara Croft en tête).

Depuis Street Fighter : L’Ultime Combat et son curieux mélange de comédie volontaire/involontaire, de l’eau a coulé sous les ponts. On est quand même passé de la Super Nintendo et de la Megadrive à la PS5 et aux Xbox Séries. Les moyens ont pris de l’ampleur. Les grosses licences ne se sont pas privées pour injecter plus de narration et de sérieux dans leurs jeux, en s’inspirant des codes du Cinéma. Mais depuis tout ce temps, le Cinéma semble toujours à la peine pour prendre au sérieux les JV et en tirer de vraies œuvres filmiques, y compris les plus récents, tout en gardant leur attrait. Les adaptations les plus libres ont l’air de mieux s’en tirer dans le genre, comme Détective Pikachu ou Sonic, le film.

Finalement, la bande-annonce colorée et bourrée de clins d’oeils du prochain reboot de Resident Evil rappelle plus que jamais l’époque tâtonnante du Street Fighter de 1994. Est-ce l’hommage ultime du réalisateur de cette chose envers la pub japonaise que Romero tourna en 1998 pour RE2 ? (Jugez par vous-même.) Ou est-ce que l’adaptation de jeux vidéo n’aura jamais droit qu’à l’incompréhension, voire l’inconscience, des studios et des réalisateurs choisis ? On verra en novembre, puis l’année prochaine dans les salles avec la sortie de l’arlésienne Uncharted. Pour le reste, ce sont les services de streaming qui récupèrent tout ce qui traîne en la matière, que ce soit décliné en film (Mortal Kombat 2021, le futur The Division) ou en série (live comme The Last of Us, ou animée avec – encore – Tomb Raider, pour ne citer qu’elles).

Street Fighter 1994

Le poing dans l’édition

Vu sa réputation, il faut vraiment le vouloir pour se payer un collector de Street Fighter : L’Ultime Combat. C’est pourtant la nouvelle initiative d’ESC. L’édition est aussi réussie que ses grandes sœurs, dans son magnifique écrin en forme de VHS.

Le film est présent en bluray mais aussi en DVD, évidemment. Il constitue le plus gros bonus, étant donné qu’une édition digne de ce nom n’existait pas vraiment chez nous. Sauf un steelbook « meh » honteusement coté jusqu’à maintenant. Petit bémol : la scène post-générique façon Marvel (ou Les Maîtres de l’Univers) n’est pas doublée en français, apparemment pour une question de droits sur la copie utilisée. Si vous êtes pointilleux à ce point-là, gardez votre enregistrement sur K7 datant d’une vieille diffusion sur M6.

Le reste est toujours aussi bienvenu, mais sent la routine depuis les premières box dédiées à Van Damme : un magnet assez classe, un petit poster double-face, et un mini KO Mag avec rétrospective sur les jeux vidéo au ciné, et interviews de De Souza et Van Damme. Charmante attention, on trouve aussi un jeu de 10 mini cartes « style Pokemon » dédiées aux personnages du jeu dans le film.

Enfin, rayon suppléments, Steven E. De Souza a droit à son commentaire audio. Alexis Blanchet nous raconte la genèse du projet, tandis que Maître Arthur Cauras poursuit sa rétro sur la carrière de JCVD. Plus anecdotique, mais non moins sympathique, le régisseur des cascades Manu Lanzi, avec qui on aimerait bien boire une bière, décortique avec passion l’évolution des chorégraphies de Van Damme. Pour le dessert, il reste quelques scènes coupées, sans grand intérêt, et une featurette d’époque de 5 mn en très basse qualité.

Encore une fois, hormis l’habituel manque de chapitrage dans les menus (grrrrrrr), c’est un nouveau coup d’éclat de la part d’ESC. Surtout pour un film qui, plus que les précédents, n’en méritait peut-être pas tant. Oui, même avec toute la bonne volonté et la meilleure nostalgie du monde.

Street Fighter : L’Ultime Combat est disponible depuis le 8 septembre 2021 chez ESC éditions, en boîtier collector VHS, en combo Blu-ray + DVD et Blu-ray simple.

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Critique : Fast and Furious 9 « Suite et fin du début de la fin »

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Fast and Furious 9

Dans Fast and Furious 9, la bande à Dominic Toretto (Babar Vin Diesel) part en mission en Amérique centrale, pour voler un McGuffin techno-débile. Hélas, ils se font doubler par Jakob (John Cena), le frère de Dom, qui s’était enfui il y a longtemps suite à un drame familial. Évidemment, la série ne peut pas revenir en arrière depuis ses exagérations à la Mission : Impossible. Jakob n’est pas devenu chef de gang et champion de tuning en Seine Saint-Denis, mais le plus grand agent secret de la planète. Et il a très envie de bouleverser l’ordre mondial sitôt qu’il aura réuni toutes les pièces d’Arès, le fameux McGuffin (si l’Œil de Dieu du septième opus voyait tout, ce machin contrôle tout, ce qui est encore mieux). Est-ce que l’esprit de famille l’emportera sur la rancœur de Jakob envers son frère ? (bâillement)

C’est assez rare, une saga qui arrive au neuvième film et au-delà. À part Star Wars, James Bond, Zatoïchi, Star Trek, Godzilla, Saw ou encore Vendredi 13 (!), je ne vois pas trop. C’est encore plus surprenant quand c’est une franchise de films d’action, qui a gagné en spectaculaire et en popularité ce qu’elle a perdu en intelligence (et à ce niveau, on a commencé bien bas). Fast and Furious 9 est donc là, et avec lui la promesse que la c#nnerie atteint littéralement la stratosphère. Pari gagné, malheureusement.

Pitié, arrêtez !

Ma relation avec Fast and Furious évolue en dents de scie. Pas fan au début, le virage amorcé avec le cinquième m’a plu. Comme un bon actioner débile des années 80, l’équipe y croyait à fond, faisait le taf avec talent et ne se prenait pas la tête. Le 6ème opus réitérait avec un petit effort, les dealers pétés de thunes cédant la place à des mercenaires tunés, pour des scènes d’action inventives et réjouissantes.

Par contre, malgré le carton du septième, difficile de se réjouir du doigt d’honneur fait aux spectateurs comme à la cohérence, même sous couvert de cool attitude (plus de détails ici). Pourtant, ç’a tellement bien marché que le 8 a poursuivi la tendance, avec plus de constance cette fois. La série est tellement populaire aujourd’hui qu’elle génère des spin-off et programme des suites en rafale (FF 10 et 11). Mais après Hobbs & Shaw, je vais dorénavant à reculons découvrir les prochaines bêtises de Toto et sa bande.

Certes, on peut apprécier ces aventures en posant son cerveau. Mais même un réalisateur encensé dans l’action (David Leitch, responsable d’Atomic Blonde et John Wick) et des acteurs charismatiques ne peuvent sauver Hobbs & Shaw, une campagne de pub à la formule 100 % recyclée. Cela pourrait s’appeler Fast and Furious, The Rock : le film animé. Il n’y en a que pour l’ex-catcheur bandant les muscles sur fond de CGI, tandis que lui et son pote chauve s’envoient des vannes pas drôles à la poursuite d’un nouveau joujou technologique. Et bien sûr, ces deux asociaux badass ont maintenant une famille et feraient tout pour elle, même vomir des dialogues lourdingues. Attention, Vin Diesel ! Je crois qu’on t’a piqué ton goûter !

Le même, mais en neuf

On va commencer par ce que Fast and Furious 9 fait d’intéressant. Une part du film est consacrée à des flashbacks justifiant l’existence de Jakob alors qu’il n’en a jamais été fait mention. Un exercice périlleux qu’on a déjà vu faire avant (par exemple, le jeu vidéo Uncharted 4). Force est de reconnaître que ce nouveau drame familial est acceptable. Il serait même vecteur d’émotions s’il n’y avait pas deux soucis.

Même si les acteurs prêtant leurs traits aux jeunes Dom et Jakob sont bons, il faut déjà passer outre le peu de ressemblance avec Diesel (on peut péter le budget pour Paul Walker dans FF 7, mais visiblement pas ici). Et les retours au présent nous rappellent constamment que le sérieux n’est pas de mise quand ledit Jakob est devenu John Cena, super agent secret à la recherche d’un énième outil pour contrôler le monde. Dommage.

Pour ceux qui ne se déplacent que pour tout voir péter, ces flashbacks ralentissent le film. Pourtant, c’était la seule chose intéressante depuis longtemps dans la saga. Il faut avouer que même John Cena dégage une classe et une retenue qui font du bien, après que la franchise ait subi l’écrasante personnalité de The Rock.

Ce serait « nouveau » s’il ne s’agissait pas d’un truc assez commun et efficace, que les scénaristes hollywoodiens ont simplement bazardé depuis longtemps : le développement d’un univers et de ses personnages. Il ne suffit pas de (r)amener plus de monde comme dans les films précédents, il faut aussi le faire bien. On y était presque, mais la relation entre Dom et Jakob fait tapisserie, toute l’attention revenant à cette intrigue autour d’Arès.

Fast and Furious 9, l’édition des champions

On retient surtout des Fast and Furious leurs scènes d’action pensées pour se marrer et impressionner. Qu’il s’agisse d’un avion au décollage sur la plus longue piste du monde (FF 6), un double saut en longueur à travers une série de gratte-ciel (FF 7), ou une course-poursuite avec un sous-marin sur la banquise (FF 8), difficile de dire qu’à un moment, on n’est pas surpris. Du moins, c’était le cas avant Hobbs & Shaw, et maintenant, Fast and Furious 9.

Il faut saluer le réalisateur Justin Lin, de retour, capable de belles idées de mise en scène comme de réinventer la poursuite motorisée. Après les voitures armées d’un harpon ou d’une IEM dans FF 8, Fast and Furious 9 utilise des aimants surpuissants. Avec moult conséquences absurdes, mais ils renouvellent réellement l’action. Dommage qu’ils soient réutilisés ad nauseam comme si l’inspiration s’arrêtait là. Pire, les scénaristes tiennent parole en envoyant leurs protagonistes… dans l’espace. Déjà, sur un prétexte fumeux, mais en plus, aussi bien protégés qu’un hamster dans un gant de cuisine avant de le plonger dans ma baignoire (il va bien, merci).

Du Vin, du bœuf et du Vin

Producteur sur la franchise, Vin Diesel n’a plus personne pour lui faire de l’ombre. Paul Walker nous a quittés, The Rock l’envoie bouler et Statham s’en bat les tétés. Après Fast and Furious 8, l’épisode 9 est une nouvelle occasion de centrer (soi-disant) l’intrigue sur Dom. Pour ceux qui aiment se moquer, l’interprète de Riddick et Xxx leur donne du grain à moudre : un physique d’andouillette loin du prédateur de Pitch Black, des dialogues toujours aussi insipides sur la famille, des moments d’introspection quasi parodiques, et des cascades bouffies aux CGI où le bonhomme accomplit des exploits dignes d’un Avenger (il casse du béton à mains nues !).

Hobbs & Shaw était à la gloire du Rocher ? Fast and Furious sert l’ego de Vin Diesel. Mâle alpha, Toretto ne donne que peu de temps ou d’utilité à son supporting cast. Toujours avec ce besoin absurde de continuité, le héros de Tokyo Drift fabrique dorénavant des roquettes, davantage parce que ça tombe bien que parce que c’est logique. Les méchants sont franchement inexistants. Quant au « retour du pote mort » de cet épisode, Han, c’est gratuit et sans bonne explication car les scénaristes n’en ont pas. Ne parlons pas du casting féminin, très bien fourni en talents (Rodriguez, Mirren, Emmanuel), mais que personne n’a le temps ni l’occasion de montrer, sauf dans les clichés.

Assaisonnez d’une histoire copiée sur les deux derniers films, un final mollasson et prévisible, et enfin, surtout, hélas, Tyrese Gibson. Déjà lourd et pas drôle avant, il a maintenant droit à quelques répliques solennelles se voulant méta, mais finalement sans gravité et embarrassantes.

Bilan furieux

Il faut arrêter. Fast and Furious 9 roule sur les vapeurs d’une saga qui s’est réinventée il y a déjà 10 ans avec le cinquième film. Depuis, elle a roulé inlassablement dans la même direction. Fast and Furious 10 et 11 semblant prendre la même voie, il est trop tard pour freiner. Le mur ou le gouffre n’est plus très loin. Ils sont déterminés à s’y jeter coûte que coûte avec ce qu’il leur reste.

Bien sûr, comme tout ce qui rapporte un milliard au box office, on ne vas pas changer la formule. Pourtant, fatigue et absence de direction ont tué d’autres franchises plus emblématiques (Star Wars et Terminator sont des victimes récentes). La saga s’enlise entre suites et univers étendu. Elle refait la même chose à défaut de vraiment s’étendre et ouvrir de nouvelles voies. Dommage.

Mais on connaît le vide créatif abyssal d’Hollywood. Dans vingt ans, quand tout le monde l’aura oublié, Dominic reviendra. Il sera peut-être vieux, barbu et grincheux. Et à bord de sa Charger, il se lancera dans un road trip sauvage et réellement personnel. Cette renaissance sera alors plus proche de Mad Max, et loin des pitreries d’espionnage focalisant l’attention aujourd’hui. En attendant, il reste encore deux films à subir.

Cours, Tyrese, parce que si je t’attrape…

LES + :

  • Le film offre encore un ou deux beaux moments, avec des poursuites inventives et dingues (surtout à base d’aimants).
  • On explore invente un peu plus du passé de la franchise, et ce n’est pas si raté que ça.
  • La série va encore plus servir de réservoir à mèmes, et j’ai hâte de voir le résultat.

LES – :

  • On recycle les mêmes choses depuis Fast and Furious 7.
  • Tellement de CGI qu’on ne s’inquiète pour personne, qu’on n’y croit plus, et que ça ressemble au dernier dessin animé Dreamworks.
  • Vin Diesel, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu étais vraiment cool avant de faire semblant.
  • Tyrese Gibson…

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Critique : Zack Snyder’s Justice League : « Imparfait ni à refaire »

Zack Snyder's Justice League
Zack Snyder's Justice League

Superman est mort. Mais le dernier cri du Kryptonien sonne le départ pour une menace venue des étoiles. Steppenwolf (Ciaran Hind) fait son apparition et récupère l’une après l’autre les Boîtes Mères, artefacts alien capables d’anéantir la planète. Ni les Amazones, ni les Atlantes ne semblent capables de l’arrêter. Peut-être que si Bruce Wayne, alias Batman (Ben Affleck) rassemble les meilleurs guerriers de la Terre, l’invasion sera stoppée. Il part donc recruter Wonder Woman (Gal Gadot), Aquaman (Jason Momoa), Cyborg (Ray Fisher) et The Flash (Ezra Miller), en espérant que créer une Justice League suffira. La victoire serait certaine si Superman (Henri Cavill) était là. Mais à moins d’un twist scénaristique d’un miracle…

Après que la fan base ait chouiné pendant trois ans, Zack Snyder’s Justice League est une réalité. Film de super-héros ultime ou aberration ? Ça va encore diviser, mais le présent film est véritablement unique, et il s’inscrit d’emblée comme une œuvre de référence du genre. Sa durée inimaginable, son format (un blockbuster en 1:33 ?!), la patte de Snyder et son contenu orgiaque sont des raisons légitimes à cette affirmation. Mais en plus de cela, il faut reconnaître que Justice League réussit là où Batman v Superman échouait.

Zack Snyder's Justice League

Avertissement

On juge ici le film comme œuvre cinématographique. Concernant sa place sur le marché et la pratique dégueulasse de Warner, on ne va pas se priver pour gueuler ici et tout de suite. Ils ont été les premiers à commettre des erreurs à tous les niveaux, et à nous en faire payer les pots cassés :

  • Laisser Zack Snyder en roue libre sans possibilité d’encadrer son travail par la suite.
  • Financer à perte les reshoots de 80 % du film en les confiant à Joss Whedon, soit celui qui a brillé chez la concurrence (imaginez si on confiait Star Wars à J.J. Abrams après son reboot de Star Trek, haha… Oups).
  • Enfin, lâcher encore plus de fric pour sortir le film prévu à l’origine, en nous faisant re-payer derrière, et pas qu’une fois ! D’abord en streaming plein pot (et en VF, argh), puis en location à venir, et enfin en vidéo plus tard dans l’année.

Bref. Merci, Warner, pour ton hypocrisie, ton manque de stratégie et ton entêtement adorable à nous prendre pour des truffes. Quant à savoir pourquoi, moi, j’ai cédé à cette sirène malfaisante… Disons que j’ai la chance d’avoir un projo à la maison, que c’était probablement ma première occasion en un an de voir un nouveau, vrai et ambitieux blockbuster de cinéma, et pour quasiment le prix d’une place en salle. Mais je ne crois pas que tout le monde a 13,99 € à claquer là-dedans, ni que ça les vaut dans le contexte actuel, malgré tout le bien que j’ai pu tirer de l’expérience.

Maintenant, parlons du film.

Le cas Zack Snyder

Pour comprendre où on en est aujourd’hui, il faut parler du réalisateur, et évoquer son approche du DCEU. Après, promis, on parle de Justice League.

Une âme d’artiste

Quoi qu’on dise, Zack Snyder est bien un artiste au sens noble. Le souci, c’est que le Cinéma est un art du mouvement. Snyder n’est jamais aussi percutant que quand l’action ralentit, parfois à deux doigts de se figer. Or, quand le temps s’arrête presque comme dans une peinture, il ne reste de sens que dans l’image, et non dans le grand tout auquel elle appartient.

Le Cinéma reste un art du récit. Certes, il existe des procédés à la pelle, pour jouer sur la manipulation du temps, la vitesse du déroulement, la continuité dans la narration, etc. Mais Zack Snyder est meilleur faiseur d’images que conteur. 300, Watchmen, Sucker Punch, même Man of Steel sont graphiquement léchés avec un vrai sens artistique. Hélas, ils ne démontrent pas un vrai talent de conteur, ne véhiculent jamais d’émotion à travers le mouvement, l’action filmée, le cinéma à proprement parler.

C’est d’autant plus curieux, et frustrant, que Snyder ait été parrainé dans le DCEU par Christopher Nolan, son exact contraire. Un conteur hors pair, mais dont la mise en images constitue le talon d’Achille dans le domaine super-héroïque. Nolan est doué pour raconter, Snyder pour montrer. Le premier sait nous faire avaler n’importe quoi grâce à son découpage et sa mise en scène. Le second créée et surcharge des images à but d’en mettre plein la vue. Mais au lieu de combiner leurs talents respectifs, dès Man of Steel, Snyder s’est approprié le DCEU. Ce faisant, il avait perdu un peu de lui-même.

Une âme torturée

Man of Steel faisait un peu le grand écart. Un pied dans le désir de réalisme et la narration complexe de Nolan, l’autre dans l’exagération visuelle habituelle de Snyder, avec allusions bibliques, poses christiques et plans graphiques. Mais Nolan sait se montrer subtil dans ce qu’il met en scène et prudent dans ce qu’il écarte, cf. The Dark Knight Rises. Snyder est un pachyderme de la démonstration (malgré un sens du détail, de l’indice caché qui font parfois mouche). Bien des passages de Man of Steel, et par la suite Batman v Superman, semblent déconnectés du message ou du sens véhiculés par la trame. En entrant dans le DCEU, Snyder s’est heurté à deux choses qui créent légitimement le clivage parmi les spectateurs.

D’une part, son désir de fan boy à recréer des planches iconiques de ses bédés préférées. Cela faisait la force de 300 et Watchmen, mais Sucker Punch a confirmé ensuite la difficulté du réalisateur à avoir une vision originale et personnelle (Le Royaume de Ga’hoole est franchement un cas spécial, étant une adaptation de roman, mais pas graphique). Quand il adapte un comic book avec début, milieu et fin, il a déjà un storyboard pour son futur délire. Quand il écrit un scénario, ce dernier sert de prétexte à un gloubi-boulga de décors et motifs issus de la pop culture, avec une pointe de fétichisme histoire de faire b**der les geeks. Marrant, oui, visuellement riche, certes, mais cet enrobage apparaît complètement superficiel dans l’histoire qu’il veut soi-disant raconter. Ses délires ressemblent alors à des saynètes intercalées histoire de se changer les idées en plein film.

La logique est accessoire

En adaptant les riches et complexes mythologies de Batman et Superman sans œuvre précise, Snyder s’est perdu dans sa propre entreprise. Visuellement, il reproduit de-ci de-là avec brio des cases de ses bédés préférées (The Dark Knight Returns en tête). Mais la majeure partie de BvS est tout de même peu inspirée, ressemblant beaucoup à ce que produirait un tâcheron comme Len Wiseman ou John Moore (ouille). Au lieu d’associer la patte visuelle de Snyder à un récit 100 % Nolan pour accoucher d’un chef d’œuvre du genre, Man of Steel puis BvS ne font éclat que par moments, parfois sans s’encombrer d’une justification.

Ce qui mène à l’autre gros reproche fait aux opus de Snyder, celui d’ignorer souvent la logique interne du récit, voire la logique tout court, pour pouvoir caser un plan qui claque. Pour les défenseurs, Man of Steel et BvS sont géniaux et incompris, car ils sont graves, sombres, violents, posent de vrais questions sur la responsabilité des hommes et celle de leurs gardiens, et les non-dits sont brillamment laissés à l’interprétation. Des arguments qui se valent vraiment, mais c’est aussi une manière de dire que c’est l’intention qui compte. Il y a une grande différence entre dire et faire. Or, Snyder fait souvent ce qu’il veut, tout simplement, cela au prix d’une certaine émotion.

Un univers sans âme(s) ?

Snyder aime ses images, mais elles ne rendent pas forcément justice aux personnages. Dans Man of Steel, Henri Cavill bande les muscles, mais semble atteint d’un autisme émotionnel gênant. Dans Batman v Superman, un lien fort est établi d’entrée avec Bruce Wayne/Batman et sa colère, vouée à changer. Mais on sait comment ça s’est passé : un « Martha ! » et puis s’en va.

Snyder n’a jamais compris ce qu’on lui reprochait. Pour lui (dans une interview il y a quelques années), Star Wars Episode VII a tué des milliards de gens de plus que le final de Man of Steel, et il ignore pourquoi son film se fait critiquer pour ça. Probablement parce que pendant cette orgie destructrice, son héros semble n’avoir rien à cirer du chaos autour et des morts à la pelle, quand les dialogues lourds qui ont précédé pendant deux heures veulent nous faire croire le contraire. Dans le film de J.J. Abrams, les personnages lèvent les yeux au ciel et ont conscience du drame qui s’est produit et de leur impuissance. Et une telle réaction se comprend.

Dans BvS, ce n’est pas tant « Martha ! » qui pose problème. Tout le foreshadowing possible ne prépare pas à ce revirement expédié à la grâce de dialogues absurdes (« Sauve Maman Martha ! »). Snyder a toujours défendu le principe. Il a raison. Le problème, c’est qu’un instant ou concept ne parle pas pour lui-même, encore moins s’il est platement assené via des dialogues lourds et redondants. En un sens, c’est pratique, Zack s’épargnant des efforts d’imagination et de direction d’acteurs pour convaincre.

Du bruit, des gestes, des dialogues à but d’exposition, des acteurs souvent perdus, voilà la marque Snyder quand on touche, non pas à son aura d’artiste, réelle, mais à celle de cinéaste. Son sens du détail sert le sens dans la composition, et non, sinon rarement, l’enjeu dans le récit. C’est oublier qu’un film fonctionne généralement suivant l’idée de diégèse, d’univers vivant au sein de l’œuvre, de chaînes d’événements justifiant ce qui s’y produit.

Zack Snyder's Justice League

Zack Snyder’s Justice League : le temps du renouveau

On en arrive (enfin !) à Justice League cuvée 2021, et attention. À la surprise générale, quelque chose a changé dans la façon dont Snyder fait son cinéma.

C’est nouveau, ça vient de sortir

À sa sortie en salle, BvS faisait deux heures trente, et il ne semblait franchement pas fini. Une Ultimate edition plus tard, le film faisait trois heures. Il devenait curieusement plus digeste, mais les aspects sur lesquels Snyder était attendu n’étaient pas les plus réussis. Une Gotham jamais présente ni présentée, comme ce nouveau Batman et sa mythologie, une course en batmobile quelconque, beaucoup de non-dits fâcheux, le combat en titre relativement mou, un dernier acte over the top entièrement tourné sur fond vert avec une abomination de synthèse… Même avec 180 mn, on avait le sentiment qu’il manquait des choses pour que BvS raconte correctement ce qu’il voulait (avis sur la version longue ici). Dans Zack Snyder’s Justice League, ces problèmes ne se reproduisent pas.

On peut se demander si ce Justice League est le film que voulait initialement Snyder. Peut-être a-t-il fait plus de concessions, ou entendu raison avec les studios. Ou peut-être a-t-il eu le temps de repenser son montage et sa progression, pour en faire cette espèce d’opéra super-héroïque en six actes. Peut-être est-ce dû aux années de lente gestation du projet. Cette version de Justice League n’est peut-être pas « la vraie » que nous aurions eue à l’époque, mais le résultat est là.

Trois heures ne suffisaient pas à compléter tous les trous de Batman v Superman. Ici, on a deux fois plus de super-monde à gérer, mais un fil rouge simple, ainsi qu’une durée de quatre heures a priori absurde, mais nécessaire. Grâce à cela, Justice League tient vraiment du récit épique, et non d’un simple collage de vignettes des bédés favorites du réal.

Snyder s’intéresse enfin à ce qu’il raconte

Déjà, visuellement, Justice League 2021 opère à un autre niveau que Batman v Superman. On a droit à une profusion de plans léchés et travaillés mettant en valeur une grande majorité du métrage. Les plans iconiques ont l’air beaucoup moins gratuits que dans les précédentes œuvres DC de Snyder. Il met un peu à part son côté fan boy désireux de reproduire ses œuvres favorites, et parvient à rendre plus significatif l’instant filmé, par rapport au destin de ses personnages mais aussi dans le canevas général. Cyborg est le plus avantagé par cette évolution. Même si la lourdeur reste de mise (voix off à l’appui), ses moments comme bien d’autres sont largement réussis.

Si Batman n’avait droit à aucune exposition dans BvS, l’erreur n’est pas répétée ici. Certes, on ne fera pas davantage connaissance avec le Chevalier noir de Ben Affleck. Mais au moins, Justice League fait les présentations avec Flash, Cyborg et Aquaman. Elles sont courtes mais livrent le minimum à savoir sur leurs mythologies respectives. Si Gotham n’était même pas visualisée dans BvS, les Atlantes ont droit à plus d’égards ici. Idem pour les Amazones, même si Wonder Woman était déjà passé par là. Cyborg jouit de sa propre origin story, et Barry/The Flash bénéficie d’explications par l’exemple de ses capacités (ENFIN, Snyder se sert de ce qu’il fait le mieux pour montrer et raconter en même temps). Quant à Steppenwolf, il n’est pas juste un peu plus menaçant physiquement. Il est clair dans ses ambitions et a des échanges à distance avec la clique d’Apokolips façon l’Empire contre-attaque.

Même si on ne doute pas de la préparation en amont, BvS donnait le sentiment d’avoir été pensé et écrit un peu n’importe comment, la faute à tout ce qui manquait encore dans son montage « ultimate ». Le Justice League de Joss Whedon avait un air de produit de consommation courante digne des années 90. C’était bête et inoffensif, quoiqu’un peu offensant. Quelle surprise, donc, que Zack Snyder’s Justice League soit si cohérent et droit dans son écriture. Certes, la bête est plus longue qu’une adaptation en film du regretté catalogue de La Redoute. Mais il n’omet aucun détail, aucune scène ni information livrée au détour d’un dialogue, pour justifier telle ou telle évolution dans son intrigue.

Bref, les ambitions sont visibles, sous nos yeux. Même si, forcément, il y a des défauts.

Personne n’est parfait

Au rayon « peut mieux faire, quand même », il y a ce qui était prévisible. On commence par les effets spéciaux finalisés sur certaines scènes ou remplacés sur d’autres. C’est parfois bluffant (comme le lifting de Steppenwolf), parfois moins convaincant (Luthor pataugeant dans l’eau au tout début du film). Ensuite, Snyder reste Snyder, et sa balourdise ou l’incongruité de sa sensibilité ressurgissent par endroits. Que ce soit le chant nordique d’une blonde sniffant le pull d’Aquaman, les rituels ancestraux des Amazones ou la saucisse de Barry, il y a beaucoup de trucs a priori saugrenus ou inutiles dans ce montage, par rapport à la progression de son histoire. Et ne parlons pas de la nouvelle scène tournée pour l’occasion. Cette incursion dans le « Knightmare » est visuellement cheap, trop longue et dénuée d’enjeux.

Il y a aussi la présence superflue de Martian Manhunter l’espace de deux scènes très brèves. On déplore enfin l’absence très, très prolongée de Martha et Loïs et, par extension logique, de Superman, encore moins présent que dans le cut de Whedon. Le film parfait n’existe pas, et malgré sa maniaquerie, Zack Snyder n’y arrivera jamais. Cependant, sur quatre heures, ces remarques s’apparentent à des sorties de route ne gâchant pas le spectacle général.

Une durée à double tranchant

Justice League est délivré de l’obligation de sortir en salle et de rentabiliser sur le nombre de séances par jour. Il a le droit de durer quatre heures, et de les justifier ou presque. Ce n’est pas une première dans l’histoire du Cinéma, alors pas besoin de se formaliser uniquement sur ça. Le Cléopâtre de Joseph Mankiewicz durait tout aussi longtemps.

Mais on comprend mieux pourquoi Snyder n’a pas pu faire deux films de deux heures. Malgré sa richesse et deux cent quarante minutes, Justice League reste structuré comme un récit classique en trois actes. Difficile de conclure une première partie après deux heures d’exposition et l’absence de vrai cliffhanger ! Une nouvelle preuve, hélas, que ce projet était trop ambitieux, voire insensé, dès le départ.

Avoir six parties de quarante minutes ressemble autant à l’ambition d’une saga opératique qu’à un reliquat de l’idée de série en six épisodes. Le format 4:3 ferait pencher en faveur de la seconde option, mais… Snyder avait en tête les séances en Imax, et il faut reconnaître que le cadre est souvent correctement rempli et exploité, et l’analogie avec une case de bédé se fait facilement. Tout ceci n’est peut-être qu’un vaste compromis dû au contexte mondial actuel, la majorité des spectateurs ne pouvant pas découvrir le film en grand, même s’ils le voulaient. Qu’on le voie d’une traite ou en « épisodes », la forme se prête sans souci aux deux exercices.

Zack Snyder's Justice League

Conclusion : Justice League, meilleur film de Snyder ?

Au final, toutes ces choses donnent plus de caractère et de singularité à l’ensemble. D’une part, dans la filmographie de Zack Snyder, en tant qu’œuvre la plus légère, la plus lumineuse visuellement, mais aussi la plus ambitieuse et aboutie du réalisateur. D’autre part, en tant que film de super-héros dans un paysage complètement dominé par Marvel, à la formule répétée ad nauseam. Ici, chaque scène ou presque a son caractère, son but, son identité, bref, son sens, même minuscule, dans ce grand tout et fourre-tout qu’est Justice League cuvée 2021.

Et il y a le fait que ce film met en place une suite qui ne viendra jamais… ou pas ? Tout est possible maintenant que Zack Snyder a obtenu gain de cause. Toutefois, en ce qui me concerne, cela me va très bien. Je préfère des promesses sans lendemain à des promesses non-tenues.

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Critique rétro : Chasse à l’Homme (1993) « Un Woo sorti du bois »

Après la disparition de son père, un SDF de la Nouvelle Orléans, Nat Binder (Yancy Butler) engage pour le retrouver un certain Chance Boudreaux (Jean-Claude Van Damme). Chance connaît bien la ville, et c’est un pro dans l’art de botter des fesses au ralenti. Très vite, le duo découvre que le père de Nat est mort dans des circonstances suspectes. Et pour cause : il a été victime du gang de Fouchon (Lance Henriksen), qui vend ses services à de riches c%#nards pour une chasse à courre où l’homme devient la proie. Chance et Nat devenant gênants, Fouchon et son bras droit Van Cleaf (Arnold Vosloo) vont chercher à les éliminer. Il s’avère que Boudreaux a plus de répondant que le gibier qu’ils chassaient jusqu’à présent…

On n’arrête plus ESC, visiblement motivé pour nous offrir le best-of de JCVD dans des écrins en forme de VHS. Après les excellentes éditions de Double Impact et Cyborg, c’est Chasse à l’Homme de John Woo qui a droit à un traitement de faveur. Cette édition mérite des éloges, tout comme le film, une fois qu’on le redécouvre presque trente ans après.

Qui est Woo ?

En 1993, Van Damme grimpe encore au box-office. Il est vraiment une « star » du business, et ce qu’il veut dirige ses choix de carrière. Son souhait, c’est de tourner avec John Woo, réalisateur hongkongais qui impressionne tout le monde depuis quelques années avec Syndicat du crime et The Killer, et surtout avec À toute épreuve, sorti en 1992.

Malgré Piège de Cristal et Terminator 2, le cinéma d’action ricain tourne formellement en rond depuis un moment. Du côté de Hong Kong, par contre, c’est l’expérimentation et l’éclate à foison, en particulier dans le giron du fameux Woo. Son dernier film est à la fois totalement référentiel aux films US suscités, mais également porteur de toute la cinéphilie, de la sensibilité et de la sentimentalité du monsieur.

En fait, À toute épreuve est sa carte de visite pour l’Occident. L’année 1997 approche, et avec elle, la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Pas mal de cinéastes locaux s’inquiètent de leur future carrière, et l’exode vers Hollywood est une option sérieuse, à laquelle répondra Woo (mais aussi Tsui Hark et Ringo Lam par la suite). De toute façon, le cinéma occidental était fasciné par les œuvres hongkongaises depuis les années 80. Importer directement les artistes devait fatalement arriver.

La « musique » de Woo

Importer John Woo, c’est faire venir son style, son langage cinématographique. Et il est très différent des habitudes hollywoodiennes.

John McTiernan, réalisateur de Piège de Cristal, comparait la réalisation d’un long métrage à la composition d’une musique symphonique. Dans un des bonus de cette édition, Christophe Gans, réalisateur du Pacte des Loups et de Silent Hill, dit de John Woo que sa « musicalité » s’apparente à un bœuf improvisé par un jazzman. En fait d’une simple succession de notes, que sont les procédés, les plans et les idées, Woo crée de l’effet, des sensations, en les empilant les uns sur les autres.

Grâce au montage, un même moment se joue, se traduit et se vit sous plusieurs perspectives et de plusieurs manières quasi simultanément. C’est important pour comprendre en quoi Chasse à l’Homme (Hard Target, en VO) a été un gros pari, et un peu une gageure pour ses principaux intervenants. John Woo avait tout pour bousculer les conventions de mise en scène d’un film d’action US. Mais, perçu comme un « newbie » par ses producteurs et sa star, il n’allait pas avoir les coudées franches pour y parvenir. Pas du premier coup.

Conflit d’opinions

On se doute que les producteurs avaient leurs idées bien à eux, et qu’ils ont été aussi frileux que de coutume. Il ne faut pas non plus oublier les règles absurdes de la censure américaine. Elles imposaient au réalisateur un quota de morts par scènes, et des coupes pour ne pas voir à la fois le flingueur et le flingué dans un même plan ! Sans parler d’une scène d’amourette cousue de fil blanc, imposée puis retirée suite à des projos test peu enthousiastes.

Les producteurs vont même chercher Sam Raimi pour lui offrir un poste de producteur exécutif. L’intention inavouée : si Woo devient ingérable ou s’avère incapable de bosser à cause de son anglais, le réalisateur d’Evil Dead le remplacera au pied levé. Dans un docu d’époque présent sur l’édition, il est étonnant, et réconfortant, d’entendre Sam Raimi jeune partager sa crainte sincère que le hongkongais se fasse bouffer par Hollywood. Cette crainte sera momentanément concrétisée avec son film suivant, Broken Arrow, mais surtout avec Mission Impossible 2, autre projet de commande d’une star mégalo.

John vend Van Damme

Jean-Claude, perspicace, mais un peu trop quand même, insiste pour que ce soit « un film de Van Damme » . Après tout, on paie pour le voir avant tout. Il semble qu’il imaginait une relation maître-servant avec son réalisateur, engagé pour magnifier sa personne, et non pour exprimer son génie. En conséquence, Woo ne peut pas présenter ses personnages comme il le voudrait. Il doit aussi faire le plein de plans sur les biscotos et la belle gueule de sa vedette.

Finalement, vingt minutes de film sauteront, retirant des moments entre personnages, mais aussi un attardement sur plusieurs scènes violentes. On perd surtout un élan de noblesse lors de l’assassinat de Roper, une dragouille un peu longue et inutile entre Chance et Nat, et une mort plus cash pour le maléfique Fouchon. Mais Woo est flexible, et obéir n’impacte pas tant que cela le produit final.

Le plus dommageable, ce sont quatre minutes de plans disparaissant encore pour la sortie cinéma. On perd encore un peu de sang, mais aussi beaucoup du « langage visuel » du réalisateur (comme des répétitions et des effets de ralenti ou d’arrêt sur image). Il faut attendre l’avènement du Laserdisc pour que la version uncut ressurgisse et fasse enfin la différence. C’est évidemment cette version que l’on trouve dans l’édition ESC (pour info, ces quatre minutes n’ont jamais été doublées en français).

Mais alors, John Woo est-il passé à la moulinette ? N’est-ce qu’un véhicule de plus pour JCVD, sympa mais sans plus ?

Qui va à la chasse à l’homme…

Un réalisateur hors norme, un projet inspiré des Chasses du Comte Zaroff (pas vraiment un concept fréquent), et une star à l’ego maousse ? Ça fait des étincelles. Chasse à l’Homme ne ressemble pas complètement à un film de John Woo, mais ce n’est pas du tout un film d’action lambda.

Déjà, les héros de Woo sont romantiques et chevaleresques. Pas courant dans un actioner américain. Le héros vandammien, certes pas dénué de noblesse, est surtout un prolo partant du bas pour gagner sa renommée. Les premiers surmontent l’adversité au nom d’une moralité propre (même les vilains). Le second est un battant à l’objectif immuable, prêt à faire une tête au carré à l’adversité pour l’atteindre. Deux conceptions a priori dures à marier.

Surprise ! Chasse à l’Homme n’est pas le rejeton difforme d’un mariage raté. C’est un film hybride entre « la méthode Van Damme » et « la réal John Woo ». Il joue les funambules, chancèle parfois, mais ne se casse jamais la figure.

Puisque l’Orient rencontre l’Occident, Woo mélange fort à propos genres et intentions. Van Damme devient Chance, un héros à l’allure digne, sauveur des demoiselles en détresse, mais son traitement évolue. Cela commence en hommage évident au western : façades héritées du vieil Ouest, bagarres de bar, gros plans sur les yeux, musique typique… Pourtant, Chance reste Van Damme, et il dégaine la jambe comme Clint Eastwood sort son six-coups.

C’est à mi film que tout bascule, quand Boudreaux reprend le flambeau de la police quasi naturellement (dans une chorégraphie élégante, digne du réal). Il se met alors à pétarader comme Chow Yun-Fat dans À toute épreuve. On entre complètement dans un film de John Woo tel que le voulait Van Damme… et il est servi !

Affronte le surhomme

Contrairement à son compatriote Tsui Hark plus tard (avec Van Damme, d’ailleurs), John Woo n’expérimente pas avec Chasse à l’Homme. On lui demande de faire son truc, alors il s’adapte, il s’amuse, et ça se voit. On a beau justifier que Boudreaux est un ancien marine (et cajun, pour expliquer son accent), il a dû sortir de l’école militaire avec une spécialité « acrobate ».

Comme Cliffhanger la même année, Hard Target ne propose pas de héros crédible façon Piège de Cristal. Chance est un surhomme et ça ne s’explique pas. Van Damme fait l’équilibriste à moto, charme un serpent d’un coup de poing, effectue un triple salto sans trampoline, tient son flingue à l’envers, et il finit des ennemis déjà truffés de plomb avec son split kick légendaire.

https://www.youtube.com/watch?v=I4Ra-vSIZRw

Fort judicieusement, le dernier acte du film se déroule dans un cimetière d’accessoires pour Mardi Gras. Là, les situations inventives le disputent à un grotesque de fête foraine. Il faut dire que Jean-Claude donne le départ juché sur un pélican en papier mâché, en cartonnant de son pompeux rutilant la douzaine de salopards en dessous. Le décor aide sans peine à faire passer le message : bienvenue à la fête, camarade !

Frais, fou et fun

Difficile de dire si ces pitreries étaient une autre exigence de la star, après les plans sur ses biceps huilés. Heureusement, on rit avec le film plutôt que de s’en moquer. Par rapport à la mutation amorcée avec Die Hard quant au concept du film d’action hollywoodien, où l’unité de lieu est censée faire la différence (cf. Passager 57, Piège en haute mer, Cliffhanger, etc.), Hard Target propose autre chose, tant dans le fond que dans la forme. On obtient un film frais, fou et fun par rapport au tout-venant de l’époque.

La mise en scène de Woo se marie bien avec l’approche « multi-angles » qu’affectionne Van Damme pour ses chorégraphies, et l’action « à la hongkongaise » a gardé une sacrée patate. Si les flingues font « bang », les kicks font « BOUM ». Le style du réalisateur et les bruitages puissants confèrent aux pieds de JC une pèche démentielle, qu’on aura du mal à retrouver dans les futurs canons du genre comme Matrix, par exemple (lequel, ironiquement, emprunte aux chorégraphies câblées de Hong Kong).

Enfin, meilleur est le méchant, plus fun est le film. Ici, on en a deux. Lance Henriksen et Arnold Vosloo sont géniaux. Le premier perd peu à peu son sang-froid pour verser dans un cabotinage subtil, toujours à deux doigts de l’exagération, mais jamais ridicule. Quant au second, son sourire grimaçant, son accent élégant et sa grande taille marquent les esprits, bien avant qu’il ne devienne la momie dans le film éponyme de 1999.

Bref. Quasiment trente ans après, Chasse à l’Homme est à redécouvrir pour tous les amateurs d’action, les nostalgiques des années 90, les fous de Van Damme et les fans de John Woo.

Le point sur l’édition

Comme dans les précédents boîtiers VHS, on retrouve à l’intérieur un poster double face, ainsi qu’une dizaine de photos promo. Au même titre qu’avec Double Impact, un mini magazine K.O. Mag accompagne la bête, avec interviews, notes de production et le point sur la chasse à l’homme au cinéma. Très, très instructif. Le film est en deux exemplaires, le DVD et le Blu-ray, chacun avec des bonus spécifiques.

Le DVD contient les bandes annonces ainsi que la première partie d’une rétrospective consacrée à la filmo de Van Damme, par l’enthousiaste Arthur Cauras. Court mais sympa. Sur le Blu-ray, on a une présentation du sous-genre de la chasse à l’homme par Arthur Cauras (encore), complétant les informations du livret. Christophe Gans prend la parole pendant trente minutes pour nous parler de John Woo et du film, là aussi avec beaucoup d’infos et d’analyses pertinentes.

Les plus attentifs découvriront un sous-menu permettant d’accéder à des docus promo d’époque. Ils ont encore des choses à nous apprendre ! Dommage que leur qualité aille de « bof » à irregardable (la featurette de 1993). Je tairai le plus gros point fort des bonus, dans la continuité de ce que proposait l’excellente édition de Cyborg. Mais c’est une vraie pépite pour les fans de John Woo et les cinéphiles en général.

Encore une box de qualité pour un Van Damme qui le méritait. Attendons de voir ce que les futures sorties de l’éditeur nous réservent, mais ils ont la formule et la motivation. Ça ne présage que du bon.

Chasse à l’Homme sera disponible le 3 février 2021 chez ESC éditions, en boîtier collector VHS, en combo Blu-ray + DVD ou DVD simple.

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Critique rétro : intégrale Death Wish, Un Justicier dans la ville « Justice sous X »

death wish
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Série incontournable du vigilante movie et du revenge movie, la franchise Un Justicier dans la ville est enfin sortie en intégralité en coffret chez Sidonis Calysta. Voilà l’occasion de bien commencer l’année, d’abord en se posant les bonnes questions, puis en finissant par quelques barres de rire. Pour ceux qui découvrent la franchise, elle prend la forme d’une kermesse de la croisade implacable d’un homme, Paul Kersey, contre les muggers (agresseurs des rues), puis contre le crime organisé. Une spirale de laquelle le personnage et son interprète ne sortiront plus jusqu’à, fatalement, tomber dans l’autoparodie.

Un Justicier dans la ville (Death Wish, 1974)

Paul Kersey (Charles Bronson) est un architecte new-yorkais, marié, avec une fille, et tout lui sourit… pendant les cinq premières minutes. Tandis qu’il est au boulot, trois loubards suivent sa femme et sa fille chez elles. Quand Paul est averti, il est trop tard. Les truands ont disparu, après avoir tué sa femme et violé sa fille. Petit à petit, de rencontres en hasards, Kersey va jeter son impuissance aux orties. Il va s’armer, passer à l’auto-défense, puis se mettre carrément à casser du punk…

Death Wish de Michael Winner est à voir absolument, que l’on soit ou non fan de polars noirs, des vigilante movies ou de Charles Bronson. Il suscite des remises en question intelligentes et intelligemment traitées, nécessaires en ce début d’année 2021, quand tout autour de nous, depuis les rues jusqu’aux hautes sphères politiques, semble tellement aller de travers. Certes, les « racailles » des années 70 ressemblent plus à des hippies qu’aux terreurs secouant nos vies au XXIème siècle. Mais, esthétiquement, le film possède un charme désuet qui permet de prendre plus à la légère, et avec un meilleur recul, les problèmes abordés.

Un homme dans le justicier

Ce qui vend si bien Un Justicier dans la ville, c’est son rythme et son protagoniste. La tragédie de Kersey pourrait nous arriver, et la progression du personnage semble naturelle et compréhensible. Grand-père spirituel du Punisher et précurseur au héros victimisé que sera John Rambo, Paul n’a pourtant rien du flic polémique « Dirty » Harry Calahan. Objecteur de conscience dans l’armée, le monsieur est logiquement la dernière personne à souhaiter tirer sur autrui.

Avec une régularité de métronome et une précision implacable, le film va faire changer à Kersey son regard sur le monde l’entourant. Ce peut être via de brefs échanges avec son entourage (son beau-fils, ses collègues, un entrepreneur du Middle West), des scènes de la vie quotidienne auxquelles il n’aurait pas prêté attention quand tout était « parfait » (un blessé ignoré au beau milieu d’un hôpital, sa première altercation avec un mugger), et même plusieurs allusions au western (dont une représentation dans une fausse ville de l’Ouest, attisant autant la fascination que la consternation de Paul).

Si ce que fait « le Justicier » n’est pas défendable, on comprend ses raisons, à l’instar du récent Joker de Todd Philips, lequel se déroule dans les années 80 et lui emprunte même une scène clé se passant dans le métro. Mais là où le clown est un psychopathe, Paul reste un membre « modèle » de la société. C’est un homme ordinaire et mentalement équilibré, qui réagit graduellement à ce qu’il traverse. Certes, il s’extasie d’avoir repoussé un loubard avec une chaussette bourrée de pièces, mais il ira ensuite vomir après avoir tué quelqu’un pour la première fois. On y croit, quoi.

Pertinent à toutes les époques

Le film se compare plus d’une fois au western, et c’est judicieux compte tenu du contexte. Les choses ont changé. Ce n’est plus ni le temps ni le lieu pour renouer avec l’attitude des pionniers, ni avec un cinéma de poseur et enjolivé. Dans Death Wish, le monde urbain est gris et sale, et ce qu’on a à défendre ne dépend plus de nous, mais d’une loi qui préfère regarder ailleurs quand ça l’arrange (l’attitude sidérante des politicards du film est, hélas, encore plus concevable à l’heure actuelle).

Fort heureusement, Un Justicier dans la ville ne va jamais dans un sens ou dans l’autre, ne nous sermonne jamais réellement sur le bien ou le mal des agissements de son anti-héros. Contrairement au remake de 2018, ce n’est jamais le destin ou le bon Dieu qui aide Kersey à s’armer ou à échapper à la police. Par exemple, c’est bien un homme qui lui offre une arme à feu, sous le manteau et à son insu. Mais le dernier plan glaçant signifie bien que le problème (de Paul, de la société) ne mourra jamais vraiment.

Death Wish

C’est aussi le problème de cette franchise qui n’aurait jamais dû être, mais qu’un studio expert en exploitation allait récupérer.

Un Justicier dans la ville 2 (Death Wish 2, 1982)

Ils ont violé et tué sa fille. Monumentale erreur. On peut résumer ainsi toutes les nouvelles aventures de Kersey : il a refait sa vie, quelqu’un la lui ruine, et il leur ruine la g****. Paul est redevenu architecte à Los Angeles, a trouvé une nouvelle compagne et prend soin de sa fille, toujours traumatisée et mutique. Rebelote, des loubards forcent chez lui après avoir flashé sur sa moustache. Ils violent (six fois) sa femme de ménage, kidnappent sa fille, violent sa fille, puis cette dernière se défenestre en se sauvant.

Voilà une suite d’exploitation conçue après le rachat de la licence par Cannon Group (les Portés Disparus avec Chuck Norris, Superman IV ou encore Cyborg). Mais Un Justicier dans la ville 2 ne tient pas du nanar, même si l’outrance des années 80 commence à tâcher. Le film ne stagne pas et amorce une vraie évolution. Souvent, l’opus 2 cimente un personnage dans l’imaginaire (Rambo 2, par exemple). On peut se demander si Death Wish 2, volontairement bigger, est meilleur ou plus pertinent, mais il marque les esprits. Le viol va plus loin dans le malsain, et les punks sont encore plus déplaisants. Quelques vannes pointent le bout de leur nez, et quand ça cartonne, Michael Winner a les moyens du spectacle.

On apprécie à sa juste valeur l’évolution de Kersey. Certes, le point de départ est facile (Paul subit le même outrage), mais on passe du vigilante au revenge movie. C’est un homme désormais confiant et méticuleux qui part sillonner les rues à la recherche des coupables. Plus froid, il essaie tant bien que mal de concilier vendetta personnelle et vie privée. La fin, appropriée, scelle définitivement le sort du personnage et de son acteur. Kersey/Bronson sera désormais « Le Justicier », et il l’assumera jusqu’au bout.

Le Justicier de New York (Death Wish 3, 1985)

Ils ont tué son copain. Monumentale erreur. Paul revient à New York crécher chez un ami qu’il retrouve mort, tabassé par les loubards terrorisant le quartier. Après qu’un inspecteur au fait de son passif l’ait recruté « pour faire le ménage », Paulo s’installe et commande son arsenal par la poste. Il va ensuite balancer des drogués depuis les toits, et tirer dans le dos des voleurs de sac à main sous les applaudissements des mémés du quartier. Entre deux morceaux de bravoure, il va draguer une avocate de vingt ans sa cadette, et épater les résidents du bloc avec une présentation régulière de ses pétoires.

Tu apprécies les questionnements subtils sur la légitime défense, et tu n’aimes pas qu’on te dise quoi penser ? Dommage. Mais si tu aimes Les Guerriers du Bronx, la dérision et les fusils à éléphant, viendez ! On a du mal à croire que Michael Winner réalise toujours. Fini les sous-textes : les armes, c’est bien, et le crime, c’est mal. Toutefois, la faiblesse du Justicier de New York fait sa force. Son énormité fait qu’on ne s’ennuie JAMAIS. Oubliez la zone grise entre Bien et Mal. Depuis Death Wish 2, l’objecteur de conscience est passé pro dans l’art de liquider les raclures. Belle excuse pour lui faire poser des pièges à la Maman, j’ai raté l’avion, avant de sortir son magnum pour une guerre finale improbablement fun.

Death Wish 3 souffre d’une rupture de ton et d’idéologie. Devant tant de ridicule, difficile de dire si Winner se moque des réacs de tout poil, ou s’il flatte leur ego et encourage la révolte. En tout cas, Le Justicier de New York est fichtrement marrant, et toujours raccord thématiquement en concluant la guerre de Kersey contre son ennemi juré : la racaille des rues.

Death Wish 3

Le Justicier braque les dealers (Death Wish 4 : The Crackdown, 1987)

La drogue a tué sa belle-fille. Monumentale erreur. Ça paraît incroyable, mais Kersey a eu une vie après Death Wish 3. Revenu à Los Angeles, il est architecte (encore ?!) et en couple avec Karen. Quand la fille de cette dernière claque d’une overdose, Paul tue le dealer responsable et attire l’attention de Nathan White, un millionnaire pleurant le décès de sa propre progéniture. Il veut engager le Justicier pour… tuer le commerce de la drogue en Californie ! Heureusement, Paul n’a rien de mieux à faire.

La Cannon exploite la licence jusqu’au trognon et sort Le Justicier 4 en à peine deux ans. Pour l’occasion, Kersey devient un croisement entre le Punisher et James Bond. Il met à sac des labos clandestins, se déguise pour infiltrer des anniversaires, pose des mouchards dans les téléphones et piège des bouteilles de vin ! Michael Winner n’est plus là, et on s’en rend compte dès l’introduction, pertinente en soi (Paul rêve de son activité de Justicier, avec un twist), mais c’est ridicule à voir. Surtout, l’attention glisse de la guerre des quartiers à celle contre la drogue, ce fléau que les années Reagan mettaient un point d’honneur à éradiquer.

Death Wish 4 tord ce que Kersey représentait jusque-là, même quand c’était douteux. Il ne défend plus les petites gens contre une racaille face à laquelle l’autorité est impuissante. Il part en guerre contre le crime organisé, ennemi juré des forces politiques d’alors, et pour lequel toutes les figures importantes viennent des minorités (bonjour, le racisme !).

Mais avouons qu’on s’amuse beaucoup devant ce quatrième film, convoquant les meilleures gueules du genre (Danny Trejo, Mitch Pileggi), n’accusant pas de baisse de rythme, et offrant quelques sympathiques rebondissements. Surtout, il se conclut sur un règlement de compte aussi tragique qu’involontairement drôle.

Le Justicier : l’Ultime combat (Death Wish 5 : The Face of Death, 1994)

Ils ont défiguré et tué sa fiancée. Monumentale erreur. Kersey est professeur d’architecture à New York (sérieusement ?!). Il sort avec une couturière divorcée d’un mafieux au bras long. Paul aimerait se marier, mais elle veut témoigner contre son ex. Naturellement, il la défigure, la fait tuer et, comble de l’outrage, récupère la garde de sa fille.

Le Justicier 5 ressemble à un téléfilm et a été tourné au Canada, à défaut de New York. En plus, il coche toutes les cases de l’époque. Crime organisé façon Le Parrain, méchant terriblement méchant, flics ripoux, procès déterminant pour le bad guy et petite fille à sauver. Et bien sûr, la douche froide pour Kersey, qui redémarre encore miraculeusement sa vie pour qu’on lui f**** en l’air. Bref, la pertinence du film est discutable, à tel point que l’éditeur l’a collé en guise de bonus sur le bluray du quatrième opus, avec seulement la VF.

Death Wish 5

En 1994, Bronson a 73 ans tout de même, et les Arme Fatale et autres Die Hard ont donné un nouveau visage à la justice sauvage. Ç’aurait été l’occasion de conclure l’épopée, mais L’Ultime combat ne fait aucun effort dans ce sens. Il ne cherche qu’à divertir, et il y parvient. Le Justicier s’amuse au moins autant que nous quand il empoisonne un gus avec des canolli ou en explose un autre avec un ballon. C’est aussi l’occasion de satisfaire le sadisme du spectateur, récompensé par quelques touches de gore.

Paul offrira ses services à la police dans le dernier plan, sans suite. Pas de regret. Death Wish 5 n’a rien de véritablement honteux, ce qui est déjà un exploit (comparez-le à Die Hard 5, qu’on rigole). Mais il sent trop la redite. Il était temps d’arrêter.

Résumé justicier

En regardant les cinq films d’affilée, chaque épisode est, finalement, assez cohérent avec son époque, ses préoccupations, ses craintes, et surtout sa manière de les exploiter à l’écran. Le sérieux grave et les questionnements troubles des années soixante-dix sont peu à peu remplacées par l’outrance de la décennie suivante. Là, l’exagération à tous les étages allait de pair avec la peur grandissante de perdre le contrôle du « monde civilisé », et Death Wish 2, puis 3 savaient s’en moquer avec le recul suffisant.

À la fin des années quatre-vingt, Rambo et Rocky, par exemple, étaient devenus des porte-étendards pour l’Amérique et sa politique. Chuck Norris aussi, dans le giron des deux franchises de la Cannon qu’étaient Portés Disparus et Delta Force. Pas d’étonnement à ce que Kersey leur emboîte le pas, dans une lutte contre les dealers complètement à l’Ouest mais toujours aussi fun, eighties obligent. Enfin, dans les années 90, on n’avait plus grand chose à cirer de ces problématiques, et Death Wish 5 se contente de n’être qu’un produit de consommation sans beaucoup d’imagination, redondant et routinier.

Critique bonus : Death Wish (2018)

Parlons de Death Wish par Eli Roth (pas dans le coffret). Paul Kersey (Bruce Willis) est chirurgien à Chicago, marié, avec une fille. Tandis qu’il est au boulot, trois braqueurs entrent chez lui. Quand sa famille arrive au bloc blessée par balles, sa femme meurt et sa fille tombe dans le coma. Petit à petit, Kersey va s’armer et se mettre à casser du punk. Quelque temps après, il retrouve la piste des coupables…

Beaucoup de choses sentent la fainéantise, dans ce remake. Evolution des temps ? Peut-être, mais pas celle de la société et des questionnements. Juste celle d’un cinéma « de service » qui se veut cool et fun sur une base qui, croit-on, suffit à elle-même. Death Wish en sort tristement aseptisé (pas de viol à domicile, par exemple).

Death Wish 2018

La seule idée géniale, « Paul devient chirurgien », est censée expliquer la froideur du bonhomme, mais Bruce Willis semblait déjà sous Lexomil depuis dix ans. Quant au savoir médical de Kersey, il ne sert qu’à justifier une scène de torture trash. Oubliez la lente évolution du personnage. À notre époque, c’est plus simple d’embaucher l’acteur le plus je-m’en-foutiste et le réalisateur du complaisant Hostel.

Surtout, Death Wish pue l’hypocrisie, avec Paul voyant toujours la solution tomber du ciel. Son premier pistolet, sa première piste pour retrouver les coupables, une boule de bowling fracassant un salaud, etc. La quête du personnage est moins ambiguë et méritoire si le bon Dieu s’en mêle si souvent. On pourrait détailler le reste : sensationnalisme, furtivité improbable de Paul à l’époque des smartphones, laxisme des flics… Mais bon, le film ne s’y attarde pas non plus.

Comment les regarder ?

Concernant l’ordre, et pour la pertinence, voyez avant tout les deux opus originaux. Si vous êtes capable de rire d’une blague douteuse sans tout prendre absolument au sérieux, Le Justicier de New York puis Le Justicier braque les dealers sont sacrément fendards. Quant au Justicier 5, il fait le job à la manière de L’Inspecteur Harry est la Dernière cible. Il mâche et recrache tous les clichés de l’époque et les codes de la franchise, mais il le fait en s’appliquant. Le remake passe en dernier, mais pour le coup, on en rit jaune comparé au reste.

Après cinq épisodes tirant toujours plus vers le grotesque, il faut reconnaître à la saga originale son plus grand avantage : on ne s’ennuie jamais à la regarder. C’est probablement le plus important à retenir, et c’est pourquoi je ne peux que la recommander, d’autant que les copies sont, a priori, les plus belles sur le marché.

La saga Un Justicier dans la ville est disponible en DVD ou Bluray, en coffret ou séparément, chez Sidonis Calysta.

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Critique rétro : Le Diamant du Nil (1985) « Critique qui taille dans le diamant »

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Six mois après avoir trouvé le « diamant vert » du film précédent, Joan Wilder (Kathleen Turner), auteure de romans à l’eau de rose, et son compagnon Jack T. Colton (Michael Douglas) font le tour du monde en voilier. Malheureusement, le syndrome de la page blanche frappe la romancière tandis que son copain préfère la délaisser pour les roulettes des casinos. Arrive le séduisant Omar (Spiros Focas), leader d’un trou perdu d’Afrique désirant confier à Joan l’écriture de sa biographie. Sautant sur l’occasion de vivre une nouvelle aventure, la belle rompt provisoirement avec Jack et s’envole pour le désert. Problème : sur place, le charmant prince bien aimé s’avère un charmant dictateur détesté par son peuple. Pire : selon les autochtones, Omar se serait approprié un mystérieux « Joyau » grâce auquel, dans trois jours, il se fera proclamer empereur et pourra débuter une guerre d’invasion du continent. C’est compter sans l’intervention de Jack, mais également Ralph (Danny DeVito). L’escroc laissé sur la touche à la fin du premier film est décidé cette fois à empocher le magot, ou plutôt le « Joyau »…

Un vent d’aventure souffle sur la Collection 120, et tel un génie sorti de sa lampe, il a exaucé mes souhaits d’exotisme et de soleil brûlant en me rappelant l’existence du film du jour. Suite improbable du succès surprise que fut À la poursuite du Diamant Vert un an plus tôt, Le Diamant du Nil est une espèce d’ersatz d’Indiana Jones et de James Bond. Pourtant ici, il n’y a point d’archéologue intrépide ni d’agent secret incassable, mais un couple incongru : celui d’une romancière en panne d’inspiration avec son ex-gredin de petit ami, embarqués malgré eux dans le désert d’Afrique pour déjouer les plans d’un odieux tyran à moustache.

La citation qui tue

 

 

(Omar : ) J’ai oublié de vous le dire : Jack est mort.
(Joan : ) Vous dites des sottises. Jack ne mourra jamais sans me prévenir.

le diamant du nil

Au commencement

Pour parler comme il convient du film de Lewis Teague, il est impératif d’évoquer d’abord À la poursuite du Diamant Vert (Romancing the stone, en VO) de Robert Zemeckis, sur un scénario novateur de la regrettée Diane Thomas. Dans celui-ci, une romancière casanière et naïve devait un jour partir contre son gré en Colombie, pour sauver sa sœur des griffes de receleurs et de guérilleros. La belle vivait alors une expédition exotique mais sans glamour, s’amourachait d’un aventurier vaurien et déterrait un fabuleux trésor (en l’occurrence, une grosse émeraude le bien nommé diamant vert).

Trente ans après, le film emballe toujours autant par son rythme et son humour. Romancing the stone ne tournait jamais en dérision son intrigue pourtant absurde, mais savait constamment détourner ou retourner contre elle-même une situation type du film d’aventure, pour en faire un instant de comédie non parodique. Les fantasmes fleur-bleue de Joan la romancière se heurtaient à une dure réalité, celle de la vie de Jack Colton, qu’elle finissait par embrasser au propre comme au figuré. Le cocktail marcha si bien que, dans la folie caractéristique des années 80, Michael Douglas producteur et toute sa bande récidivèrent illico, avec une suite censée retrouver les protagonistes là où nous les avions laissés (bien que Kathleen Turner fut très réticente à l’idée de rempiler).

Du pastiche à la parodie

Si les têtes d’affiche pointent à nouveau, Zemeckis est parti tourner Retour vers le Futur et laisse sa place au moins inspiré Lewis Teague (réalisateur de Cujo, adapté de Stephen King). La musique énergique d’Alan Silvestri se fait quant à elle la malle, remplacée par les compositions de Fred Nitzsche, lequel, à l’oreille, fait penser au fils illégitime de Vladimir Cosma. Le malaise se fait sentir dès les premières minutes de cette suite, s’ouvrant comme son prédécesseur par un fantasme de l’écrivaine. On ressent surtout ce qui faisait la force du Diamant Vert et fait cruellement défaut à ce Diamant du Nil : la sensibilité de son réalisateur. 

L’ouverture du premier volet était un pastiche (et non une parodie) de western spaghetti façon Sergio Leone, avec un sens de la mise en scène et une photographie démontrant la cinéphilie de Zemeckis. S’il s’agissait d’une farce, elle était néanmoins sérieusement racontée et respectueuse du genre détourné. Pour ce nouveau volet, Joan nous plonge cette fois-ci dans l’univers des pirates. Différences de taille : un second degré permanent, des décors en carton et des déguisements dignes d’un cosplay.

On pourrait tenter d’assimiler cela à la perte d’inspiration de l’héroïne, ou encore se dire que l’équipe du film, après le western, s’est mise en tête de rendre hommage aux swashbucklers (films de pirates de l’âge d’or). Malheureusement, le reste du film continuera sur cette lancée de spectacle bon marché et jamais inspiré visuellement, le réalisateur se contentant d’enchaîner ses scènes comme des perles en sucre sur un collier.

Un diamant du Nil brut, hélas mal dégrossi

Tout ceci confère une patte « téléfilm » plutôt fatale au métrage. C’est dommage, car sur le papier, Le Diamant du Nil a très peu de choses à se reprocher malgré sa genèse éclair. Cet opus deux se paie le luxe de poursuivre et clore la romance vécue par ses héros, tout en proposant une intrigue sans redite aucune et un twist mignon sur la véritable nature du « Joyau ».

Plus fort, il ose le retour du personnage de Danny DeVito, sorte de clown chanceux/malchanceux totalement inutile à l’intrigue (autant que dans le Diamant Vert), et qui amuse pourtant plus qu’un Joe Pesci dans l’Arme Fatale 3 & 4 réunis. Enfin, on peut saluer l’intelligence des scénaristes. Après avoir tiré Joan Wilder de ses fantaisies sirupeuses pour la jeter dans les mares d’eau boueuses d’Amérique du Sud, ils imposent cette fois-ci en bad guy Omar Sharif Khalifa, charmeur en turban sorti tout droit d’un conte de fée avec ses palais, ses chameaux et ses oasis. Cette fois, Joan ne vit pas une épopée à mille lieux de ses bouquins. Elle est carrément plongée dedans.

Dommage que la réalité ne rattrape jamais les protagonistes comme dans le film de Zemeckis. La faute en incombe à la platitude de la réalisation, et à une photographie et des décors dignes d’une carte postale, loin de la Colombie sordide du premier volet. Paradoxalement, tout ceci rend le film mignon puisque, pour le coup, nous sommes bien dans une pelloche d’aventures à l’eau de rose. Le Diamant du Nil est un spectacle familial à l’humour gentil, soutenu par un prophète à l’innocence enfantine, un DeVito déchaîné, et des acrobates en costumes en guise de rebelles. Enfin, nous devons à ce film cette BO mythique. Eh oui, c’était tout ça à la fois, les eighties.

La scène à voir

Pourtant, il existe au beau milieu du Diamant du Nil une scène d’évasion incroyable de dinguerie, dans l’esprit festif dont se réclamait cette suite bigger than life. Après avoir trouvé Ralph dans une benne à ordures, Jack Colton se rend à la pseudo Agrabah demander des comptes à Omar. Il y croise sa bien-aimée ainsi qu’un nouveau compagnon jovial, puis tous les trois fuient les sbires du tyran à bord du moins pratique des moyens de transport : un F-16. Bien qu’il n’y connaisse rien, Jack saisit le manche. Ce qui suit n’est qu’un minuscule extrait du carnage…

https://www.youtube.com/watch?v=dDQ0rUdj0KM

Une scène truculente portée par une paire de héros sympathiques. De quoi regretter que les producteurs n’aient pas tempéré leurs ardeurs et attendu une ou deux années de plus. Avec davantage de préparation et un artisan de la trempe de Robert Zemeckis, nul doute que Le Diamant du Nil aurait pu installer une franchise de films d’aventures parmi les références du genre. Mais dans un genre où les références sont finalement peu nombreuses, un bon divertissement fait toujours du bien (cf. Sahara, autre plaisir injustement oublié, ou Veines rouges, qui essaie de retrouver cet esprit léger).

Le Diamant du Nil est disponible sur Disney+, en DVD et Blu-ray chez Fox vidéo, et en pack 2 films Blu-ray avec À la poursuite du Diamant Vert.

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Critique : Tenet « Nolan nous la fait à l’endroit »

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Tenet

Après sa capture puis sa mort supposée au cours d’une mission, un agent de la CIA (John David Washington) est recruté par l’organisation secrète Tenet. Cette dernière existe avant tout et surtout pour combattre la menace des objets « inversés », des armes et munitions qui ont la particularité de réagir à reculons dans notre temporalité (les balles retournent dans leurs chargeurs, les voitures crashées retombent sur leurs roues, etc.). Apparemment, cette inversion est réalisée dans le futur, lequel enverrait son matériel et ses informations à Andrei Sator (une parodie de Kenneth Branagh). Il semble que les hommes de l’avenir n’aiment pas beaucoup leurs ancêtres, et comptent sur le caractère auto-destructeur du monsieur pour provoquer avant l’heure la fin du monde…

C’est drôle de voir le nouveau McGuffin du réalisateur de The Dark Knight. Quand il ne s’occupait pas de Batman, il jouait presque toujours avec le temps et les dimensions. Mais c’est la première fois que son film parle littéralement « d’avancer à reculons », à moins qu’il ne s’agisse de « revenir en arrière pour avancer ». Memento racontait par tronçons une histoire linéaire, mais à rebours. Inception explorait des temporalités s’étirant toujours plus à mesure qu’on s’enfonçait dans l’esprit humain. Et Interstellar parlait déjà d’un futur influençant le passé, et d’un voyage où les héros subissaient et affrontaient les effets d’un temps imprévisible (notamment aux abords d’un trou noir). Je schématise à mort et je trace de gros parallèles, hein. Là où je veux en venir, c’est que depuis Interstellar, Nolan semble avoir fait le tour de ses préoccupations, et il ne fait plus que jouer avec, sans vouloir aller plus loin.

Tenet

Précédemment, chez Christopher Nolan

J’avais beaucoup bavé au sujet d’Interstellar à l’époque. Ce film était fascinant malgré ce qu’il est convenu d’appeler « la routine Nolan ». Pour résumer, Nolan ne réinventait pas Christopher, et il refaisait exactement tout ce qu’on avait pris l’habitude de voir chez lui. Une exposition archi-verbeuse délivrée par un érudit (en l’occurrence, Sir Michael Caine). Des ellipses temporelles immenses gérées à l’aide d’une simple coupe, à deux doigts d’être paresseuses quand elles servent à éluder les pires incohérences (cf. The Dark Knight Rises). Et enfin, une longueur parfois désespérante, qui passe quand le réalisateur nous offre vraiment quelque chose à contempler (ce qui n’est pas toujours le cas, à cause de sa mise en image presque naturaliste). Heureusement, Nolan est un conteur hors pair, qui manie les dialogues et le découpage comme personne, rendant le tout fascinant à suivre.

Mais ce qui était hypnotique au début devenait de plus en plus routinier et casse-gueule, film après film. Le réalisateur était peut-être conscient que l’esbroufe ne fonctionnerait pas éternellement, chaque nouvel opus mettant plus à mal la suspension d’incrédulité. The Dark Knight Rises a été une plongée en apnée au ciné, mais il ne supporte pas deux, puis trois visionnages sans révéler les failles de son histoire, de grosses failles. Interstellar est alors arrivé comme un film terminal, qui se vivait comme un aveu, une leçon sans tabou sur la logique et les procédés du cinéaste (pour lire la réflexion en entier, c’est par ici).

Tenet

Le cinéma, pour Nolan, c’est de la magie. Il faut mener le spectateur à la baguette le temps du film, et le tour est joué. Mais plus on voit le tour, plus on pige le truc, et le magicien a compris cela. Interstellar était son premier film duquel je suis « sorti » mentalement avant la fin, à cause de tous ces trucs qui me sautaient aux yeux. Mais c’est normal, Nolan nous offrant en réalité la clé de sa propre magie en tant que réalisateur. Ce qui arrive dans l’intrigue est littéralement ce qui arrive à ses spectateurs à chaque film. Ils sont pris par la main et guidés par une entité supérieure contrôlant les dimensions, mettant en scène les conditions et le déroulement des choses, jusqu’au dénouement prévu (dans un lieu qui, comble de l’analogie, ressemble à une vue sur un plateau, permettant les prises à l’envie).

En bref, Interstellar ressemble à une relecture des mythes et figures nolaniennes, mais en réalité, c’est un livre ouvert sur son esprit. Volontairement ou non, Nolan se mettait à nu, « révélait le truc », et quelque part, la magie s’envolait.

Christopher refait du Nolan

Interstellar était un aboutissement, un pic dans la carrière de magicien de Christopher Nolan. Il ne pouvait plus faire que l’une des trois choses suivantes :

  • Prendre sa retraite ;
  • Se réinventer, et explorer de nouveaux sujets et procédés ;
  • Se reposer sur ses lauriers et refaire la même chose, au point de devenir l’ombre de lui-même.

Dunkerque ressemblait à une récréation pour le cinéaste. Il jouait encore avec les temporalités, mais sans vraie justification autre que « ouuuuh, vous avez vu ? ». Le film était maîtrisé mais pas si mémorable ni cérébral que ses précédents efforts. En fait, beaucoup attendaient le nouvel Inception avec Tenet, un métrage qui, cette fois, tournait réellement autour du temps, ou plutôt, de l’inversion du temps. De quoi nous retourner la tête, si le Nolan d’aujourd’hui était un autre que celui d’hier.

Car les tares habituelles du cinéaste, décodées depuis Interstellar, sont toujours là. Il en est même au point où il semble se parodier plus qu’autre chose. Surtout que l’auteur a avoué en interview qu’il voulait plus que jamais offrir un film d’espionnage insouciant et divertissant, comme jadis. Venant de lui, moins ambitieux que ça, tu peux pas. Même en tenant compte de cela, Tenet aurait pu être un sacré ride de par son McGuffin. Le souci, c’est que l’intrigue est faussement compliquée (à la Nolan, quoi), et que son nouveau gimmick s’avère visuellement casse-gueule.

Nolan la refait à l’endroit

Ce qui ne change pas chez Cricri finit par porter préjudice au film. Pour commencer, on a des dialogues expositoires et cérébraux, débités platement par des acteurs en bois, totalement déconnectés de ce qui arrive. Franchement, je ris encore de l’absence TOTALE de réaction chez John David Washington quand on lui annonce que les objets inversés nous sont envoyés du futur. Ou alors, c’est l’exact contraire. Kenneth Branagh serait flippant s’il n’était pas si cliché et ne débitait pas des menaces absurdement hilarantes, dans le prolongement du rôle qu’il tenait dans The Ryan Initiative.

Quant à l’histoire, c’est un attrape-couillons. Nolan, en bon « magicien » encore une fois, ne fait dire à ses personnages et ne montre que ce qui l’arrange. Passer sous silence incohérences et autres principes physiques au service de son histoire, ce n’est pas un crime. On en a seulement l’habitude depuis Inception. Ce qui est plus embêtant, c’est à quel point son récit est prévisible malgré l’apparente imprévisibilité de l’entropie inversée. On s’en doute, tout finit fatalement par mener à de vrais retours en arrière, et les gros rebondissements se sentent venir à dix kilomètres. Certes, Nolan avait annoncé ne pas réinventer la roue, mais il ne se réinvente pas lui-même. Et à l’instar d’Interstellar, Tenet ne surprendra aucun routard de la SF.

L’action à l’envers, c’est drôle

Le plus gros souci, involontaire, provient du traitement de la fameuse inversion au sein de l’action. Il suffit d’une scène d’exposition pour que les prémices de l’inversion quantique nous fassent saliver (« Des flingues qui tirent à l’envers ? Des objets qui tombent à l’envers ? Comment ça va être dingue ! »). Mais aucune scène ne parvient jamais à avoir la folie ou l’envergure espérée. Ce n’est pas vraiment qu’on trouve plus d’ambition dans les braquages « à la James Bond » plutôt que dans l’inversion proprement dite. Parlez-moi d’une rixe entre un type se battant à l’endroit et l’autre à l’envers, ou une poursuite contre des voitures « inversées » sur une autoroute, et honnêtement, j’achète. C’est juste que la mise en boîte de Nolan, essentiellement portée sur le découpage, n’est pas vraiment « repensée » pour leur donner l’envergure adéquate.

Sur le papier, le concept est classe. Mais à l’écran, à l’exception d’un ou deux moments clés dont on sent la préparation (la fameuse rixe), l’inversion de l’image est plus incongrue qu’autre chose, et souvent même, involontairement drôle. Je pense à la fameuse voiture roulant à l’envers, ou à une séquence d’interrogatoire dont l’idée prime sur la pertinence. Et il y a surtout le climax faussement confus, à cause de ces explosions et assauts se produisant en marche arrière. On veut nous faire croire à une bataille épique, mais le résultat fait penser à une partie de paintball interentreprises retouchée avec After Effects. La comparaison est dure, mais elle traduit à quel point Tenet m’a fait rire malgré moi… et malgré lui.

Tenet est très clair

Ce qui est clair avec Tenet, c’est que Nolan essaie faussement de nous la faire à l’envers. Contrairement aux apparences et malgré son sujet, le cinéaste ne revient pas en arrière. Il fait du surplace. L’emprise d’Interstellar s’était estompée avant le générique de fin, mais je n’ai jamais été embarqué dans Tenet malgré des qualités ayant fait leurs preuves et un prétexte intriguant.

Le cinéaste semble n’avoir plus rien à dire, et à moins d’une épiphanie, il a rejoint un cercle « prestigieux ». Celui des auteurs condamnés à se répéter encore et encore, aussi fascinés par eux-mêmes que par les concepts qui les tourmentent. Le même club étant fréquenté par Zack Snyder et Michael Bay, des zozos aimant beaucoup se regarder le nombril, j’espère le voir voguer à contre-courant et nous revenir avec un nouveau tour de magie.

LES + :

  • L’honnêteté et la maîtrise de Nolan sont intacts.
  • Le concept est plein de potentiel.

LES – :

  • C’est un film de Nolan, avec tous les défauts qui vont avec (long, prévisible, avec des acteurs sous Prozac).
  • La magie du cinéaste n’opère plus.
  • C’est parfois involontairement drôle.