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Critique : Wolfs « Divertissement correct, système douteux »

Wolfs

Wolfs débute après qu’une procureure a levé un ado dans un hôtel de luxe, et que ce blaireau claque en slip au pied du lit. « Détournement de mineur » et « mort d’un gamin », ça le ferait pas trop sur son CV. Elle appelle donc « [ ] » (George Clooney), un nettoyeur anonyme, qu’un ami lui avait recommandé d’avoir sur son tel le jour où elle aurait des ennuis. Le monsieur n’est pas là depuis cinq minutes qu’un deuxième « fixeur » (Brad Pitt) arrive sur les lieux. Il a été dépêché par la patronne de l’établissement, désireuse d’éviter un scandale. Pour honorer le contrat de leurs clientes respectives, les deux loups solitaires vont être forcés de travailler ensemble. Mais la situation va se compliquer progressivement

« Wolfs » est le pluriel de « wolf » (loup) mal orthographié. C’est censé traduire la collaboration maladroite entre les deux nettoyeurs stars, très doués séparément mais absolument pas habitués au travail d’équipe. Ça peut aussi facilement traduire la simplicité d’esprit du projet, digne d’un gamin de seize ans qui a veillé toute la nuit pour l’écrire, dopé aux Smarties et à la Red Bull.

Wolfs, ou l’éternel recommencement

Commençons par clarifier ce qu’est Wolfs. Ce n’est pas un film d’action mettant en avant l’ego de deux stars imbues d’elles-mêmes, cf. Hobbs & Shaw. Ce n’est pas non plus un gloubi-boulga de tous les films d’action des trente dernières années, sans aucune envie ni plus-value, à la The Gray Man. Pourtant, les ingrédients sont là.

Wolfs 2024

Du premier, on retrouve l’association et les chamailleries entre ses deux acteurs vedettes. Certes, ils sont sexagénaires et moins bankables auprès des djeunz, puisqu’ils ne sont pas apparus dans Fast & Furious. Mais Pitt et Clooney sont quand même les têtes d’affiche et crédités comme producteurs. Du second, on retrouve aux manettes un réalisateur ayant bien profité à (et de) l’écurie Marvel, aux commandes d’un de leurs plus gros succès. The Gray Man avait été réalisé par Joe et Anthony Russo, responsables de Captain America 2 & 3, et Avengers 3 & 4. Jon Watts a été derrière la trilogie Spider-Man avec Tom Holland. (Avant ça, on lui devait Clown, film d’horreur sur un type possédé par un costume de clown maudit. Si, si…)

En gros, un faiseur et un technicien ayant connu la gloire dans le sillage d’une entreprise qui n’avait rien de personnel. Son génie s’exprime dans sa capacité à ne jamais prendre de risque et à rester dans les clous. En l’occurrence, ça ne pose pas de problème. Wolfs est une comédie noire terre-à-terre, sans exploits réalisés en CGI dégueu. Elle est réglée comme un métronome, avec sa succession de moments de suspense, de comédie, d’action, d’émotion et rebelote.

La routine habituelle, quoi

Montré initialement à la Mostra 2024, et prévu pour une sortie en salles, Wolfs apparaît finalement sur Apple TV+, après, si j’ai bien compris, une sortie sur les grands écrans US expédiée en une semaine pour la forme. C’est n’importe quoi, mais on ne va pas détailler le processus complexe caché derrière. Les plateformes de streaming continuent à claquer des sommes folles dans des projets casse-gueule, peu importe qui est à la barre. Killers of the Flower Moon de Scorsese (mouais) et Argylle de Matthew Vaugn (pouah) sont bien sortis au ciné chez nous, et ils se sont plus ou moins cassé la figure, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

Wolfs 2024

Wolfs a de la chance d’échapper à la chronologie des médias. Ça m’aurait fait mal de me déplacer et de payer plein pot. Il a tous les attributs d’un film de vidéo club, si ces derniers existaient encore. À voir dans son salon, ça passe crème. Jon Watts emballe une comédie noire divertissante juste ce qu’il faut. Son intrigue sait retenir l’attention en compliquant toujours un peu plus les choses. Ses deux stars sont toujours aussi sympathiques, et savent rester mesurées dans leur jeu, au lieu d’en faire des tonnes à la première occasion. Et quand action il y a, elle n’est pas folle, mais bien réglée et parfois prenante.

Il y a des moments à retenir, comme la poursuite à rallonge après le gamin shooté à l’adrénaline, ou le discours touchant de ce dernier (Austin Abrams) lorsqu’il se confie aux deux « fixeurs ». Il y a quelques plans travaillés et deux-trois mouvements de grue, histoire de dire qu’on a les moyens. J’ai même parfois ri de bon cœur, ce qui ne m’arrive plus très souvent. Cependant, on est loin des réactions en chaîne délirantes que ce type d’histoire est capable de dérouler (comme Hard Day, de Seong Hun Kim , pour citer le premier qui me passe par la tête). Et rayon scénario, si le twist final n’est pas dur à comprendre, Watts (crédité comme seul scénariste) le rend pourtant dur à suivre, puisque tout passe par les déductions à voix haute des deux protagonistes.

À deux, Wolfs, c’est mieux deux fois plus cher

Wolfs ne se moque pas du client, mais ne le régale pas non plus. Et quand on apprend que, pour un tel résultat, Apple a flambé (encore) 200M$, ça fait réfléchir. Le film a l’air d’en avoir coûté 80 maximum. Alors où est passé le reste ? Moi aussi je peux faire des déductions à voix haute. « Blanchiment d’argent ? Détournement de fonds ? Trafic de drogue ? »

Si la fin vous laisse en suspens quant à l’avenir des deux Wolfs, pas d’inquiétude. La suite est déjà prévue pour 2026, avec le même réalisateur. Je trépigne de patience.

LES + :

  • Un divertissement moins frustrant que la concurrence dans le genre.
  • Deux têtes d’affiche toujours sympas.
  • Un film noir indé amusant, c’est toujours ça de pris…

LES – :

  • … et puis après, on rit jaune quand on se dit qu’il n’est pas indé et qu’il a coûté 200M$.
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Critique : Bullet Train « TGV bien frappé »

Bullet Train

Coccinelle (Brad Pitt) est un voleur à la tire. On l’a engagé pour monter à bord du Shinkansen, le bullet train japonais reliant Tokyo à Osaka, et dérober une mallette pleine de flouze. Le pauvre traverse déjà une crise existentielle, mais le trajet va carrément lui faire regretter d’être né. Il y a plus d’un tueur à bord du train, chacun avec une mission précise. Que ce soient les jumeaux Citron et Clémentine (Aaron Taylor-Johnson et Brian Tyree Henry), le mystérieux Frelon, le Loup (Bad Bunny), ou encore la gamine qui se surnomme Le Prince (Joey King), ce joli monde va constamment se croiser, se doubler et s’étriper. Mais tout ceci arrive-t-il vraiment par hasard ?

Bullet Train est un blockbuster parfaitement équilibré entre les bons côtés et les mauvais. Ou disons plutôt qu’il fait très bien tout ce qu’il y a de mal chez les autres gros films d’action du XXIème siècle. Mais au moins, il compense par une énergie et de l’humour qui fonctionnent souvent. Explications.

La « bullet » de Leitch

Il s’en est fallu de peu que BulletTrain ressemble à Uncharted, à savoir lisse et fade, sans être « mauvais » à proprement parler. Heureusement, David Leitch n’est pas Ruben Fleischer. Sauf qu’après Deadpool 2, puis Hobbs & Shaw, on a compris où se situe le bonhomme. On n’a pas affaire au nouveau pape du film d’action, ni même à son comparse Chad Stahelski (auteur du très fun John Wick 3). Il s’agit plutôt du successeur de Robert Rodriguez (Desperado, Une Nuit en Enfer, Spy Kids, Alita). Il se croit cool, aime les films cons et en fait des caisses, mais ça lui suffit.

La bonne nouvelle, c’est que le coupable d’Atomic Blonde a cette fois un casting plus doué, plus divers et moins égocentrique que sur le spinoff de Fast and Furious. Il peut aussi compter sur un scénario hystérique mais efficace. S’il ne révolutionne pas vraiment le genre, on a ponctuellement droit à une bonne dose de peps et d’incongruité. Entre les états d’âmes de Coccinelle et la courte vie d’une bouteille d’eau, Bullet Train nous sort des fois de nulle part de vraies surprises bienvenues.

Là où ça déraille

Les vraies faiblesses de Bullet Train se situent à deux niveaux : son réalisateur et les influences qu’il subit.

Déjà, David Leitch n’est ni Chad Stahelski (pour une action inventive) ni John McTiernan (pour se repérer dans l’espace). Heureusement qu’un train est un décor linéaire avec des « niveaux » facilement identifiables. Mais quand il s’agit de s’y retrouver ou de s’y taper au corps-à-corps, caméra et monteur se mettent ensemble pour nous paumer complètement. Et lorsque c’est lisible, c’est souvent au détriment d’un concept pourtant excitant. Comme, par exemple, une baston dans une voiture où le silence est exigé. La discrétion devrait être l’enjeu premier, mais ça, le chorégraphe et le sound designer s’en fichent complètement.

L’occasion de glisser un petit mot sur le montage. Bullet Train, malgré sa violence, veut être un spectacle enfantin (et infantile). On a ainsi droit à des tonnes de flashbacks, et même des flashbacks dans des flashbacks, pour illustrer ce qu’a dit untel ou ce dont se souvient machin. Tantôt, ça sert à des fins de comédie, tantôt, c’est pour nous prendre par la main. Si vous décrochez à un moment ou à un autre, c’est pas grave. Un petit rappel vous ramènera aussitôt dans la course. Le procédé n’est pas honteux, mais parfois, c’est bien de ne pas en abuser autant. Il faut faire confiance à son public, des fois…

Mes yeux !

L’autre problème, ce sont les influences. David Leitch est un sale môme. Difficile de dire s’il fait ce qu’il aime ou ce qu’on lui dit de faire. Esthétiquement parlant, Bullet Train sent le néon et les CGI à tous les étages, à peu près comme 80 % des films d’action depuis John Wick. On a donc droit à moult travellings rapides en images de synthèse tape-à-l’œil, et plus d’un exploit sur fond vert tellement abusés qu’ils en sont cartoonesques.

Le film garde évidemment le « meilleur » pour son climax, un bordel général à bord du train, où tous nos repères se brouillent. Il se conclut par une bouillie de CGI qui, à ce stade, est aussi réaliste que le crash d’Air Force One dans le film éponyme (pour voir combien je suis méchant, cliquez ici).

Et pourtant, Bullet Train file droit

Pourtant, hélas, Bullet Train assure le service… comme une œuvre de Robert Rodriguez. C’est un film bouffon, bouffi et facile, s’autorisant par ailleurs plus d’un caméo de la part de stars copines avec le réal. Toutefois, tout ceci repose sur des bases solides.

Son scénario est carré et réserve son lot de surprises, malgré des dialogues confondant parfois génie comique et bêtise profonde. Le casting fait plaisir, et la sympathie qu’on éprouve déjà pour telle ou telle tête permet de mieux apprécier les caricateuuuh, les personnages qu’ils incarnent (l’interprète de la Mort Blanche était une vraie bonne surprise, pour moi). Enfin, on a tout de même un artisan qui assure le taf, même si ça fait déjà quelques films qu’il préfère tourner des cartoons live plutôt que de nous ancrer dans une action un tantinet crédible. Dommage. À cause de ça, Bullet Train nous amuse, alors qu’il aurait pu nous décoiffer.

Ce que j’essaie de dire, c’est qu’en définitive, Bullet Train est marrant. J’ai passé un bon moment, et honnêtement, c’est déjà important. Mais c’est peut-être pour tout un tas de mauvaises raisons. À vous de juger. :-p

LES + :

  • Tour à tour intriguant, décapant et amusant. Parfois les trois en même temps.
  • Un casting qui inspire la sympathie.

LES – :

  • David Leitch prouve un peu plus qu’il tient davantage de Robert Rodriguez que d’un maître du film d’action.
  • Le scénario fournit des pistes ou des idées ludiques que la mise en scène et le montage (même le montage son) n’exploitent presque jamais.
  • Aïe ! Mes yeux ! Les couleurs criardes ! Les CGI dégueu ! Ça brûle ! Y en a partout !