Critique : Interstellar “Where Nolan has gone before…”

064731_7a7f22daa83c4a8ea842063f71c1a88a-mv2Attention : spoilers. Mon premier contact avec Interstellar remonte bien sûr au teaser paru il y a un bail. La VO de McConaughey vantait notre nature pionnière, tandis que des images « d’archives » semblaient nous vendre un film d’anticipation réaliste, ce que le pitch officiel confirmait (l’histoire fictive du premier vol interstellaire). Cool. Je ne demandais pas mieux, et le talent du réalisateur de Memento le rendait capable de nous faire gober les pires couleuvres (cf. The Dark Knight Rises, le film bête le mieux raconté de tous les temps). Surtout que son dernier né était vendu comme une fiction réaliste et documentée, ce qui n’était pas sans rappeler la réussite Sunshine de Danny Boyle. La communication aura volontairement dissimulé des éléments du récit, éléments qui, pour ma part, auront refroidi mon enthousiasme. Mais situons plutôt le contexte.

« Ben merde. C’est plein d’étoiles. »

Malgré un enjeu rien moins important que la survie de la race humaine, Interstellar se concentre sur le drame familial vécu par Cooper, un ex pilote/ingénieur/mari devenu bon fermier dans un monde pollué, où remplir son assiette devient extrêmement pénible (notons que le « monde » se limite dans le film à une ferme, la bourgade américaine voisine et un bunker souterrain). Une succession d’indices étranges sont alors égrainés par une force mystérieuse (« La gravité ! » assènent en réponse tous les diplômés du film sans vraiment expliquer). Ces miettes de pain conduisent le paysan et sa fille jusqu’au QG secret de la mission « Lazare » de la NASA. Cette dernière veut exfiltrer l’Humanité sur une terre d’accueil à l’aide de voyages interstellaires. Comme la vie est bien faite, Cooper s’avère le dernier terrien qualifié pour rejoindre ce programme, tous les autres pilotes avant lui ayant déjà été envoyés et perdus. Suite à ce coup du destin (« vraiment ? » pense déjà le spectateur), si Cooper veut sauver sa famille, il devra sauver le reste du monde en pilotant lui-même la dernière mission Lazare. Raconté comme ça, tout colle aux promesses et aux attentes suscitées.
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Super ! Enfin un trou noir qui ne ressemble pas au siphon d’un évier !

Prendre un enfant par la main…

Sans douter de la sincérité ni du talent de Christopher Nolan, Interstellar est une déception vis-à-vis de ce qu’il nous vendait. On nous avait caché des choses qui nous écartent au final des promesses faites. Ainsi l’Homme, ce « pionnier », ne part pas dans l’espace sur une impulsion propre. Il le fait parce que, du jour au lendemain, un trou est apparu près de Saturne. Cette porte ouverte sur une autre galaxie n’est pas un accident : « quelqu’un » semble nous tendre la perche. A l’instar de 2001 de Kubrik, l’Homme découvre donc un bidule-truc-chouette et décide d’aller y jeter un œil. Il s’agit de notre façon bien humaine d’agir, cependant l’Homme est ici « juste » pris par la main (curieusement au même titre que le spectateur d’un film de Nolan). On semble même un poil régresser : chez Kubrik, l’Homme n’était pas désespéré ni pressé, mais bien curieux de suivre le mystérieux signal du Monolithe. Dans Sunshine, Il était cette fois désespéré, mais mettait Lui-même ses dernières forces et ressources dans une mission ultime. Ici, un drame familial sur fond de message écolo se transforme en 2001 subjectif, en l’épopée avant tout personnelle de Cooper l’homme (pas le pilote, mais le père de famille). Les personnages et passages obligés d’odyssée spatiale façon Clarke (mention spéciale aux robots TARS et CASE) sont parfaitement respectés, certaines images sont d’une beauté renversante et certains passages même courus d’avance font brillamment monter la tension. Oui, mais… toute spectaculaire, maîtrisée et sincère qu’elle soit, cette aventure spatiale peut tout à fait décevoir dans cette dualité entre l’ambition personnelle (du réalisateur et du récit) et l’ambition du genre même du film (défi artistique et conte héroïque). Ainsi l’on n’obtient pas ce que l’on aurait cru être un mix futuriste entre l’Etoffe des héros et Appolo 13 (que Cricri n’aurait sans doute pas moins réussi). A la place, on risque d’avoir un sale goût de redite Kubriko-clarkienne : la construction du récit (jusqu’au climax dans un nowhere spatio-temporel à la logique discutable), les passages renvoyant à l’Odyssée de Clarke dans son ensemble (la dérive finale de Cooper m’a fait penser à 3001) et les orgues assourdissantes de Hans Zimmer sont trop éloquents. Même si ce rapprochement n’est pas un handicap, il est juste un tantinet frustrant.

La Loi des séries

On se retrouve ici face à un film de Nolan qui ne se vit pas comme un film de Nolan, même si sa patte se ressent (ah ! Les coupes brutales…). Le très débile et elliptique Dark Knight Rises avait constitué une véritable plongée en apnée de 2h40 (et ma grande, il en faut du souffle). Puis la deuxième et la troisième vision mirent fin au voile hypnotique que Nolan avait su placer devant mes yeux : intrigue et personnages sont tous très cons. C’est connu aujourd’hui : pour Nolan, le cinéma s’apparente à de la magie, et jusqu’à présent le tour était joué. Je regardais ce qu’il voulait bien me montrer même face à la menace d’un twist un peu trop évident.
Le malaise provient de ce qu’il s’agit ici du premier film de l’auteur à ne pas avoir retenu mon attention de spectateur jusqu’au bout, dont je suis “sorti” mentalement à un moment. Peut-être ceci provient-il au choix :
1) de cette dualité entre ambition personnelle et ambition de genre,
2) d’un rebondissement doublé d’une baisse de régime à partir du deuxième tiers ou encore
3) de ma connaissance personnelle de la science pour les Nuls et des space operas.
Après tout, Nolan est aussi cérébral que populaire, et les vomissements d’explication d’Inception trouvent leur équivalent ici. Sauf que cette fois, il s’agit de vraie science théorique ! Il est donc normal que les érudits (ou les fans de Stargate SG-1) soupirent pendant les cours de rattrapage du sieur Michael Caine (PS : si quelqu’un peut d’ailleurs me donner une explication scientifique au fonctionnement des mallettes à rêve de DiCaprio…). Mais au-delà de toutes ces excuses, le problème viendrait peut-être en réalité d’une méprise sur le message du film et son véritable destinataire…

064731_03f4ad9b6821496b827be6d6b6e11cae-mv2« Now you see me »

Comme énoncé plus haut, l’Humanité dans ce film se voit tendre une main secourable, qu’elle saisit afin de s’envoler vers les étoiles. Autrement, elle n’aurait jamais ne serait-ce qu’envisagé la possibilité de quitter la Terre. Or que fait Nolan en bon magicien depuis le début de sa carrière ? Il nous montre le chemin à suivre jusqu’au dénouement de son histoire. Autrement, il est probable que beaucoup auraient grillé la révélation finale du Prestige ou l’idiotie XXL du dernier Batman. A travers ces physiciens et astronautes regardant tous la porte grande ouverte sur les étoiles, Nolan n’appliquerait-il pas ici la logique de sa mise en scène comme fil narratif de son propre film ? La magie scientifique dont les héros cherchent à percer les mystères (culminant dans ce nowhere où échoue Cooper) serait l’équivalent à l’écran de la magie opérée par le cinéaste. A terme, ce secret est décrypté, dans un lieu où les points de vue autour d’une même pièce sont modulables et infinis. N’est-ce pas là une sacrée mise en abîme de la mise en scène ? Cooper et sa capacité totale à voir et entendre à travers le temps et l’espace (certes confinés à une chambre), voire à interagir avec ses “acteurs” comme le ferait un directeur inspirant subtilement ses comédiens en plein jeu…? Si ce n’est pas le cas, alors il faut reconnaître que, dans les faits, Interstellar ne fait que recycler tout ce qu’on est en droit d’attendre d’une odyssée spatiale grand public, avec en prime un côté mélo un peu trop appuyé, une ou deux longueurs pas toujours digestes et un climax aussi poétique qu’abscons (la résolution via la montre, pour le coup, tient bien de la magie). La sincérité et l’honnêteté du cinéaste en tant qu’artisan semblent intactes tel un Steven Spielberg mais curieusement moins efficaces ici. Pourquoi ? Peut-être qu’à l’instar de ces mystérieux « eux » dans son film, évoqués comme les maîtres des Cinq Dimensions, Christopher Nolan nous offre en réalité la clé de sa propre magie en tant que réalisateur. Au-delà de son ambition de cinéma populaire, avec toutes les qualités et les défauts connus de son auteur, Interstellar n’est PAS le film de trop. S’il est une œuvre somme d’un genre bien balisé de la SF, il n’est en revanche pas l’œuvre somme de son auteur : avant de devenir comme tous ces maîtres de l’image arrivés à la relecture de leurs propres figures et mythes, Nolan nous ouvre carrément la porte de son esprit et nous invite à en comprendre la logique. Qu’il le fasse exprès ou non, son dernier opus serait donc un don au spectateur, une oeuvre à caractère sacrificiel au lieu d’une oeuvre sacrifiée. Un aveu sans tabou plutôt qu’un testament. Le réalisateur se donnerait tout entier non pas dans ce film, mais à travers lui.
Jamais surprenant, parfois déchirant, Interstellar n’est pas le meilleur film de Nolan. En revanche, il EST Christopher Nolan, ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qu’il devrait toujours nous offrir à l’avenir. Le départ de Cooper vers d’autres cieux en fin de métrage semble indiquer que la boucle ne sera jamais vraiment bouclée et que le réalisateur ne compte pas s’arrêter tant qu’il n’aura pas fini son exploration.

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