Programmé pour tuer

A l’heure où sont enfin disponibles les Playstation VR et autres casques de réalité virtuelle grand public, c’est la larme à l’œil que je me remémore le film du jour, assez justement oublié de tous pour cause de médiocrité stylistique. Et pourtant, Programmé pour tuer contenait absolument tout ce qui s’est fait avant et après en matière de cyber SF comme de divertissement ciné. Il exploite à fond son sujet et ses possibilités sur le papier… à défaut d’en avoir les moyens à l’écran. Rétrovision enclenchée.

Le prétexte

Nous sommes en 2000 et des bananes. Un simulateur d’entraînement pour les policiers du futur utilise la réalité virtuelle pour immerger ses cobayes dans le vif du sujet. Encore à l’essai, on préfère bien sûr y jeter des ex-flics, prisonniers et consentants, dont Parker Barnes (Denzel Washington). But du jeu : neutraliser SID 6.7 (Russell Crowe), dernier d’une longue lignée de bâtards numériques créés à partir des pires psychos de l’histoire, y compris l’assassin de la famille de Parker.

Lorsque l’IA provoque la mort réelle de ses derniers adversaires, les mécènes ordonnent la fin du programme. Mais son créateur décide que SID mérite de vivre, littéralement. Il dupe un collègue afin de le fusionner avec son dernier sujet d’études, un silicone futuriste capable de prendre forme humaine et de se reconstituer indéfiniment. Barnes étant le seul à assez bien connaître la créature, on va lui proposer un marché : sa liberté contre la peau du détraqué synthétique. En bon m’as-tu-vu, SID sera facile à trouver. La question est de savoir comment l’arrêter…

La citation qui tue

(SID, à Parker : ) Il faudrait pas que parce que je porte en moi la joie d’avoir fait exploser ta famille, on puisse pas être amis.

Programmé pour tuer

Chronique réellement virtuelle

Contraction franchement subtile de « virtual monstruosity », Virtuosity est le troisième film de Brett Leonard, réalisateur de Le Cobaye trois ans plus tôt, déjà un film sur la réalité virtuelle et ses dangers. Ou plutôt, un film avec de la réalité virtuelle dedans. Comme son film précédent, cette technologie novatrice, balbutiante et encore énormément fantasmée, sert uniquement de contexte et non de propos à un type d’histoire autrement plus traditionnelle : le film de monstre. Monstre difforme dans Le Cobaye, monstre à forme humaine dans Programmé pour tuer.

C’est amusant de constater l’exacte inversion de procédé d’une histoire à l’autre. Job, le cobaye du film homonyme, abandonnait peu à peu forme et pensée humaine pour aspirer à devenir une entité purement informatique. SID est un monstre virtuel que son créateur dote d’un corps pour aller tâter le terrain dans la vraie vie, découvrir la gravité, les rave party, la télé réalité et le sang chaud.

Mais quand Job perdait peu à peu le sens des réalités et sa joie de vivre, SID est un jouisseur. C’est un taré qui kiffe la life, une espèce d’hystérique habillé de couleurs pétantes et surjoué par un Russell Crowe en orbite sur Saturne (Gladiator ne viendra que cinq ans plus tard). Programmé pour tuer, c’est Le Cobaye x Le Silence des Agneaux x Terminator, avec un récit rondement mené aux influences clairement comics (en plus d’avoir littéralement du sang bleu, SID est aussi taré que le Joker dans Batman).

Seulement voilà, Brett Leonard n’est pas James Cameron, et ça se voit. Le Cobaye a déjà l’air d’avoir pris quarante ans dans la tronche (en cause, sa patte de téléfilm et ses CGI bon marché). Cet opus/déclinaison a pris facilement le double ! Ce n’est pas surprenant si, depuis, le réalisateur s’est rendu coupable de bouses aux titres aussi évocateurs que T-Rex 3D, Man-Thing et Highlander : The Source. C’était il y a quinze ans déjà. S’il n’est pas mort depuis, il a en tout cas arrêté de faire du « vrai » cinéma. C’est déjà ça.

Virtuellement daté

En 1995, la réalité virtuelle était magique pour les gamins élevés à la Game Boy et aux lecteurs K7. A la fin des années 2010, les lunettes VR sont devenues réalité. Avec le recul, on rigole de voir ces harnais suspendus où gesticulent les acteurs. On pisse de rire devant un Russell Crowe en apesanteur sur fond d’incrustations psychédéliques dégueu. Et on pouffe devant ces conversations IA-humains par écran interposé, sans capteur ni webcam. De nos jours, la fiction se retrouve largement dépassée, et Programmé pour tuer ne fait pas preuve d’inventivité. Il ne s’embarrasse pas davantage de vraisemblance, et encore moins de réflexion.

Son fantasme hi-tech bluffe clairement son réalisateur. Il se contente de mettre platement en scène la technologie de l’époque mais maquillée. Quant au scénariste, il utilise fréquemment des raccourcis. Il faut voir la même facilité avec laquelle SID pirate des serveurs dans le monde virtuel et dans la réalité. Et dire que quatre ans plus tard débarquait Matrix… Seul le corps fait de nano-silicone de SID ressemble moins à de la blague aujourd’hui. On se doute qu’il n’aurait jamais existé si le T-1000 de Terminator 2 n’était pas déjà passé par là.

Le plus heureux semble être Russell Crowe en mode LSD. Denzel Washington se contente de toucher son chèque, heureusement à une époque où il jouait encore la comédie. Le reste du casting ressemble à un quiz ciné fendard. S’y côtoient William Fichtner, William Forsythe, Kevin O’Connor, Costas Mandylor et la toute jeune Kaley Cuoco (future petite amie de Leonard dans la sitcom The Big Bang Theory).

Programmé pour tuer, c’est bien ou bien… ?

Programmé pour tuer est-il un mauvais film ? Sur le papier, non. Hélas, comme toutes les œuvres de son réalisateur, il accuse rapidement le poids des ans. Bien plus que s’il avait été donné à un artisan solide, ou pourquoi pas, à un vrai visionnaire. Heureusement, le divertissement est là, et pas seulement.

On a des têtes qui font sourire, le cabotinage de Maximus et une histoire qui se permet tout. Mais surtout, les thèmes sont toujours férocement d’actualité : réalité virtuelle, IA, nanotechnologie, fascination pour les médias déviants… En plus, Virtuosity nous permet de mesurer non seulement l’évolution technologique, mais aussi le parcours de ses têtes d’affiche. Regarder ce film, c’est revenir à une époque où la RV nous faisait rêver, où Denzel était svelte et Russell désespéré.

Allez, retour à la réalité…

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